Gazette de Liége

Mardi dernier, ils étaient nombreux, dans la communauté italienne de Belgique, à avoir de très petits yeux. C'est que le long suspense sur l'issue du duel Berlusconi-Prodi avait retenu devant les petits écrans, la nuit précédente, même ceux qui n'entretiennent que des rapports très lointains avec le pays d'origine. Cette rémanence de l'identité peut être observée en bien d'autres circonstances, les plus spectaculaires étant, bien sûr, liées au football.

Ethnicité persistante

Et pourtant, beaucoup de ceux qui participent à ces engouements appartiennent à la deuxième ou à la troisième génération, se déclarent pleinement belges, ne parlent pas italien ou si peu et ne franchissent les Alpes qu'en vacances. Nombre de témoignages de ces attitudes sont apparus dans les portraits que nous avons publiés deux semaines durant. L'Italo-belge, comme on l'appelle parfois, serait-il voué au paradoxe?

«On peut étudier un tel phénomène de manière quantitative ou qualitative, nous dit Hassan Bousetta, directeur adjoint du Centre d'études de l'ethnicité et des migrations (Cedem) de l'Université de Liège. Si on considère les données relatives à la naturalisation, qui traduisent un sentiment d'appartenance, on peut constater qu'elles sont très faibles. Il est vrai que la pression n'est plus très forte puisqu'on fait de toute manière partie de l'Union européenne. Mais un autre facteur qui joue est le fait que la communauté italienne est la plus importante en Belgique. Elle représente pratiquement plus du double de la communauté marocaine. Cela encourage une tendance évidente à l'assimilation, qui se traduit notamment par l'augmentation des mariages mixtes. Et puis, il s'agit d'une communauté ancienne où il y a donc plus d'adaptation aux normes de la société.»

Sans nul doute, soixante ans après la convention belgo-italienne du 23 juin 1946, qui suscita l'arrivée massive de mineurs italiens suivis plus tard par leur famille, le processus de l'assimilation s'est largement accompli. Restent ces phénomènes symboliques de rattachement à la terre des ancêtres que les compétitions sportives internationales ont le don de réveiller. Ils rappellent la sentence célèbre d'un lord anglais pour qui le test ultime de l'intégration des Indiens et des Pakistanais était qu'ils supportent l'équipe anglaise de cricket plutôt que les équipes indienne ou pakistanaise!

«Certains auteurs parlent d'une persistance de l'ethnicité symbolique, explique Hassan Bousetta, qui a dirigé de nombreux mémoires d'étudiants sur l'immigration transalpine. On peut l'observer aux Etats-Unis où des gens complètement américanisés continuent à se référer à leurs racines lointaines.»

Les difficultés ou les hostilités rencontrées dans le pays d'accueil renforcent sans doute cet état d'esprit: «Lorsque je participe à des conférences-débats, j'entends souvent des Italiens exprimer le sentiment qu'ils ont été traités injustement sur le plan du travail et de la citoyenneté. Des ouvriers à Seraing m'ont dit: Nous avons tout donné à la Belgique et nous n'avons pas été traités comme les autres. Même pour le droit de vote, il a fallu qu'on nous traite autrement. On a dû aller s'inscrire.»

Encore maintenant, affirme le chercheur, il peut exister un racisme anti-italien diffus. «Cela se produit plus dans le Hainaut qu'en province de Liège mais on voit une relation très concurrentielle entre Belges et Italiens. Chaque fois qu'il y a une «affaire», on sent revenir l'association Italien = mafieux.»

Les plus anciens y sont sans doute les plus sensibles, d'où leur attachement au réseau associatif spécifique qui leur permet de se retrouver entre eux. Il n'est pas certain que les plus jeunes, lorsqu'on daube l'Italie, y attachent plus d'importance qu'aux «histoires belges» chères à nos voisins du Sud.

© La Libre Belgique 2006