Gazette de Liége

REPORTAGE

Voilà une demi-heure que le paysage défile depuis Malmedy. Waimes, Butgenbach, Bullange et enfin la frontière allemande sur deux ou trois kilomètres, histoire de se dépayser. Des dizaines d'éoliennes balisent le panorama au moment où, à Losheim, il suffit de tourner à droite pour se retrouver à cheval sur deux nations. Juste à côté d'Euro Tecnica - qui présente une des plus grandes maquettes ferroviaires d'Europe à commandes digitales -, la destination tient en huit lettres: Krippana. Un nom étonnant pour un lieu qui l'est tout autant. Ce musée abrite en effet la plus vaste exposition internationale de crèches d'Europe. Et les visiteurs s'y pressent en rangs serrés pendant la période de Noël, évidemment, mais aussi tout le reste du temps car Krippana est accessible 365 jours par an! La fréquentation oscille entre 53000 et 75000 personnes, bon an mal an.

En cette chaude journée printanière, les visiteurs sont déjà là. Il est vrai que la nouvelle saison vient de débuter. Même si le musée n'est jamais fermé, il évolue toutefois en permanence. «60 à 70pc du contenu change chaque année», précise son conservateur Michel Vincent. Avec une rotation plus prononcée peu avant Pâques. «Vous savez, il existe des crèches qui représentent les épisodes de la Passion», relève M.Vincent.

En outre, Krippana propose quelques vitrines spécifiques. «L'oeuf est aussi considéré comme symbole de la résurrection. Avec l'ouverture vers les pays de l'est, on a en outre découvert un art traditionnel.» Incontestablement, on note un regain d'intérêt pour les oeufs décorés. C'est ce qui est donné à voir à Losheim. Mais, on l'aura compris, ce sont surtout les crèches qui attirent le public. Si Krippana respecte un lien indéfectible avec la religion - le musée est d'ailleurs placé sous l'égide de l'évêque de Liège -, c'est aussi une formidable vitrine artistique. La variété est ici infinie et jamais de mauvais goût.

Autant d'histoires

A peine l'entrée franchie, c'est une reconstitution en grandeur nature d'une veillée de Noël qui séduit. Tables, cheminées, meubles du XVIIIe, tissu d'époque, couverts,...: aucun détail n'est négligé. A quelques mètres de là, une autre crèche provençale, plus petite mais tout aussi soignée. «Cette pièce a été brodée par ma grand-tante pendant la guerre de 1914», précise Michel Vincent. Ce spécialiste mondial en la matière est aussi un grand collectionneur: nombre de ses crèches sont ainsi exposées à Krippana. Et chacune d'entre elles a son histoire, bien des personnages reproduits ont vécu voire sont encore vivants. Aussi passionné que passionnant, le Liégeois a fabriqué sa première crèche à l'âge de 16 ans. Il est intarissable sur le sujet. «La crèche joint une infinité de disciplines», précise celui qui s'efforce chaque année d'accomplir, parallèlement à ses activités de conservateur qui nécessitent une grande polyvalence, un travail scientifique et un travail artistique.

D'une matière à l'autre

Derrière nous, un enfant Jésus posé sur une main au coeur d'une grande couronne de l'Avent. «Il a été réalisé en bouse de vache par un artiste brésilien.» Incroyable. Plus loin, une vaste crèche avec des personnages grandeur nature en carton plume (cf. photo) attire le regard. Décidément, on passe d'une matière à l'autre. La terre cuite reste une valeur sûre, comme en témoignent ces personnages récompensés par le prix d'honneur 2003 de l'évêque. L'artiste, Hilda Christiaens, de Nivezé, fait partie de ces Liégeois qui réalisent de superbes crèches, dont quelques exemplaires sont exposés à Krippana. «L'atelier Togneri a par exemple fonctionné de 1881 à 1956», souligne le conservateur en montrant un montage avec des anges. «Les moules originaux ont servi à remblayer l'échangeur de Cheratte!» La région liégeoise, ajoute M.Vincent, compte des collectionneurs détenteurs de dizaines voire de centaines de crèches. Et Krippana a son école de crèches qui révèle certains talents comme on peut le voir sur place.

Regard vers l'Est

En fait, les pièces exposées ici proviennent de plus de 40 pays, parmi lesquels des nations (Italie, Espagne,...) qui ont une grande tradition. Les dioramas ou l'imposante reconstitution de la gare de Rome (35 m2) proposent des scènes de vie. Il en va de même pour cette immense «Nativité du Christ à Bruxelles» à l'ambiance très breughelienne, avec un décor composé de reconstitutions d'édifices.

Pour sa nouvelle saison, Krippana porte un regard vers l'Europe de l'est avec une centaine de crèches liées aux traditions artisanales et ethnographiques.

A dire vrai, le visiteur ne sait où donner des yeux entre ce village provençal comptant 40 santons sur la surface d'un timbre-poste (à visualiser grâce à une loupe), cette crèche avec des animaux vivants, ces nativités en pierre de l'ethnie Shona du Zimbabwe, ou encore cette extraordinaire reconstitution d'une vieille rue de Stavelot qui a nécessité 900 heures de travail à Michel Vincent.

Terre et tissu, on l'a dit, mais aussi bois - en force cette année - plâtre, pierre, polystyrène, etc. constituent autant de matériaux utilisés.

La création est riche, les réserves (musée Krippana lui-même, églises, collectionneurs privés,...) sont inépuisables; de quoi renouveler l'exposition qui s'articule toujours sur son idée de départ, née il y a quinze ans: rassembler sous un même toit les crèches qui n'apparaissent que quelques semaines par an dans les églises. Un concept qui attire le public dans un rayon de 2 à 300 kilomètres, ou quelques milliers quand il s'agit de véritables spécialistes.

Krippana, tous les jours de 10 à 18h, 2,5 à 5 €, possibilité de visites guidées sur réservation. Tél.: 080.54.87.29.

© La Libre Belgique 2003