Gazette de Liége

13 au 16 novembre 1918: les soldats sont dirigés plutôt que commandés.

Ce qui rassure un peu la population, c’est que la retraite semble se faire en meilleur ordre et que les soldats écoutent leurs chefs. Ils sont dirigés plutôt que commandés par des sous-officiers ralliés au nouveau régime révolutionnaire. Une affiche du Comité ouvriers-soldats appellent les officiers et les prient de se mettre au service de l’armée pour reconduire les troupes. Ceux qui désirent travailler avec le Comité O-S se présentent à la Kommandatur et font leur soumission. Ils obtiennent alors des ordres.

Les journaux Télégraphe et Peuple wallon ont été mis sous scellés. Ils ne peuvent plus paraître. Un des aspects les plus curieux de cette période troublée, agitée, mêlée de joie et d’appréhensions, c’est le mélange de tous les prisonniers alliés qui sont libérés et qui se promènent en ville (anglais, français, russes, italiens). Tous ces prisonniers se mêlent aux soldats allemands affairés, tout occupés à leur retraite, ils les regardent paisiblement passer ; aucun sentiment de haine ni la moindre hostilité ne se manifestent de la part des prisonniers libres à l’égard de leurs anciens ennemis. Ces prisonniers relèvent des divers comités qui fonctionnent sous les auspices de la ville et ils sont logés chez les habitants et ravitaillés par le comité national.

Ici à Cointe, nous avons eu deux Anglais mercredi soir ; ils ont logé et sont partis le lendemain. Vendredi soir, nous avions deux Français (M. Blote et M. Mangeau), deux bons garçons faits prisonniers à Lassigny près de St Quentin, le 13 juin dernier. Blote a fait toute la guerre jusqu’à cette date. Ils sont très intéressants à entendre et cependant modestes. Le soir avec eux, nous allons boire un verre de vin chez Remion où se trouvent le curé, le vicaire, l’aumônier ; ces braves gens sont questionnés par tous et ne se lassent pas de causer avec une bonne volonté et un souci d’être sincères.

Aspect de guerre au point de vue commerce : en résumé, c’est la dégringolade ! Les savons de toilette vendus il y a un mois encore à 6/7 f la boule ont été réduits de 5 à 3,50, et ils se demandent peu. C’est l’un de ces articles que l’ on trouvait le plus en magasin et qui subira la plus forte dépression. Nous devrons vendre bien en dessous de notre prix coûtant et encore, vendrons-nous ? ! Il y a des commerçants qui en avaient d’assez grande quantité ; ils auront, je crois, une belle culotte !

Les denrées alimentaires ont baissé énormément : beurre 16 à 20 f/k, lard 25 f, graisse 20 f, viande 10 à 12 f le K, pomme de terre 3 K pour 1, 25, le froment on en offre à 1f le K. Pois secs 2,50 le K, haricots (fèves sèchées) 2,50 le K, ces deux articles s’affichaient il y a un mois à 5,50 et 6 f le K. Les allumettes se tiennent quand même à 1,25 f le paquet au lieu des 2,50 vendues il y a un mois. Les camelots dans les rues vendent de tous ces articles, surtout des cigarettes. […] Les cigares se tiennent encore chers : on les vend toujours vers 0,75/0,80/1f pièce. On vend des cocardes en masse, chaque habitant porte les couleurs nationales et alliées à sa boutonnière. On voit la joie, la satisfaction, le plaisir sur chaque figure.