Gazette de Liége

entretien

Né à Ovifat en 1956, fils d’entrepreneur devenu ingénieur architecte et urbaniste à Liège, Daniel Dethier est l’auteur de projet désigné par la Ville pour la place de la gare, avec l’appui de quatre bureaux spécialisés, belges et français.

Spécialiste en restauration et en infrastructures publiques, il a aussi remis une étude de faisabilité de l’esplanade projetée vers une passerelle sur la Meuse, où il entre en concurrence avec la "visionmaxi" de Santiago Calatrava et d’Euro-Liège TGV.

Savez-vous où vous allez dans ces dossiers ?

Mes origines sont campagnardes, je veux toujours savoir où je vais. J’intègre d’emblée sociologie, anthropologie, émotion artistique, développement durable et économie régionale. La démarche est persévérante, pas sautillante. Il faut une ligne directrice: dans la nouvelle place devant la gare, je travaille pour les Liégeois, pour le quartier et pour les usagers de la SNCB et des TEC. Espaces conviviaux, services et habitat, vitrine pour nos entreprises.

La gare est là. Il faut en profiter. Mais la place ne peut pas seulement lui servir de point de vue: "Miroir, dis-moi que je suis la plus belle". Non.

La relation n’est pas à sens unique. Les Liégeois doivent se décomplexer, cesser de se mettre à la place des autres qui les regardent. L’espace doit être à l’échelle de Liège, les piétons ont besoin d’une variété de vues.

Recoudre le tissu urbain ?

Oui, au plus vite. En conservant le maximum de ce qui peut l’être. Il ne faut pas démolir la rue Paradis, elle a une histoire. Il faut bannir ces plans d’eau rectilignes vers la Meuse, qui ne créeraient que l’insécurité du vide. Les nouveaux logements doivent être denses et retisser les liens avec les quartiers alentour: des commerces et des bureaux aux étages inférieurs, des appartements durables au-dessus. Ce sera un extraordinaire emplacement, à deux pas des trains et du TGV, de la Meuse, de la Boverie.

Le contre-projet d'esplanade est quand même signé Calatrava ?

Je suis architecte ici. C’est comme ça. Et je fais un boulot de moine, à l’opposé du "bling bling". A mon niveau, Calatrava, c’est l’homme invisible. Il n’a jamais souhaité me rencontrer. Moi, je vois sa gare et je l’intègre. Même si je trouve qu’elle n’est belle que de face et qu’elle cache la colline de Cointe: ses voûtes montent à une hauteur insensée et c’est une coquille, ouverte à tous vents. Aujourd’hui, les gares comprennent les quais des bus ou des trams. Pas à Liège: il faudra sortir.

Voilà qui est à contre-courant du discours dominant.

Calatrava a beaucoup d’entregent. Il est très influent auprès des politiques et des décideurs. Il les invite à "Ground Zero", à New York, qu’il réédifie, ou à Valence, en Espagne. Cela flatte évidemment leur ego, d’autant que cette attitude est déjà typiquement liégeoise: le prestige, le "méga". Comme ce "méga-musée", auquel j’ai participé, mais qui a finalement retrouvé son nom de Curtius. Comme la Médiacité, qui, finalement, sera fort peu "cité des médias" et beaucoup centre commercial. Ou encore ce "méga" centre d’art actuel à la Boverie.

Les comités d'habitants se demandent s'il y a un pilote dans l'avion...

Les pouvoirs publics doivent prendre une attitude commune, nette, sélective. Ils doivent porter l’effort sur une seule priorité, l’achèvement du quartier des Guillemins. Pas de dispersion, ni au Val-Benoît ni ailleurs. Il faut que la Ville se donne ici les moyens d’un véritable plan d’urbanisme contraignant - gabarits, échelles, choix des matériaux, etc. -, plutôt que de faire confiance aux promoteurs. Il faut des prescriptions, sinon on va au mur. Il faut une seule idée force: faire un quartier de développement durable. Savoir-faire industriel, mixité et convivialité. Dans le cadre du plan Marshall, nous avons rentré un projet, avec l’Université de Liège, l’Université Catholique de Louvain et ArcelorMittal: des structures d’habitat modulaire sur quatre étages, montées en atelier, avec ossatures porteuses en acier.

J’aimerais que la place, puis l’esplanade, démontrent la justesse de ma "vision critique" de l’urbanisme.