Gazette de Liége

REPORTAGE

D ans la balade que nous allons effectuer, le naturel et l'activité industrielle sont intimement mêlés: c'est passionnant! En plus, il y a un potentiel de découvertes explosif: on peut montrer en deux heures, sur le terrain, toute une série de phénomènes qu'on explique au cours de bio».

Philippe Destinay, conseiller environnement à la Ville de Liège, membre du Conseil scientifique des sites du Sart Tilman, sait de quoi il parle: ce botaniste et instituteur de formation a enseigné la biologie pendant 25 ans et travaillé dans l'éducation à l'environnement. Son enthousiasme est intact.

En route pour deux heures de promenade dans la lande, paysage rare dans nos contrées, dont la présence s'explique ici par la nature du sol et l'activité de l'homme qui en a découlé. Le point de départ est le centre d'Angleur, à dix minutes du centre de Liège. On peut laisser sa voiture place Jadoulle avant de rejoindre la rue Triolet au pied de la colline. Sans crier gare, cette rue se transforme en chemin de terre pentu et plonge dans une épaisse forêt. A cet instant, on entre dans la réserve naturelle du Sart Tilman, qui appartient à l'ULg et est agréée par la Région wallonne. Elle couvre 220 hectares - dont 20 constituent la lande de Streupas.

Les arbres pour guides

L'ascension présente déjà un intérêt:

«En 1 kilomètre, on va passer sur différents types de sous-sols (houiller, faille de Streupas, famennien supérieur, tournaisien, à nouveau famennien supérieur) que l'on peut reconnaître en observant les changements de végétation» suggère Philippe Destinay.

Première étape, la forêt de charmes et de hêtres porte déjà la trace d'une activité humaine passée: des cépées (troncs se développant sur la souche d'un arbre qui a été coupé), témoins de l'exploitation de la forêt pour le charbon de bois jusqu'au XVIIIe siècle.

D'un coup, la forêt cède la place à une plaine qui plonge jusqu'à la vallée de l'Ourthe et offre un panorama intéressant: au pied, une ancienne mine du XIXe (non visible), puis les usines de la Vieille Montagne (actuellement Umicore), et au-delà, Chênée. Nous sommes sur la Faille de Streupas, une clairière large de 25 mètres, qui s'explique par la nature de son sous-sol: celui-ci est riche en zinc et plomb. La présence de ce gisement est à l'origine de la création des Usines de la Vieille Montagne, dont les retombées ont à leur tour contaminé le sol de la colline. Ce qui explique qu'aucun arbre ne pousse à cet endroit, sur ce terrain «empoisonné». Par contre, une fleur rare l'affectionne, qui pousse d'avril à octobre: la «pensée calaminaire», du nom de ce minerai que l'on trouve aussi par exemple à La Calamine. Mais cette jolie petite fleur jaune se fait rare à Streupas, «car une couche de sol non pollué recouvre petit à petit le sol pollué, de nouvelles herbes poussent». Et gratter cette couche n'est pas aisé, sur le sol de la Faille, pentu et inaccessible en voiture. Ici, le labourage effectué par le sanglier, peu apprécié dans les jardins privés, a du bon... A propos d'animaux, avec de la chance, on apercevra aussi peut-être un chevreuil ou un renard.

Calcaire «troué» par la pluie

On replonge dans une forêt où poussent, sous les chênes, des myrtilles. Très vite, le bois change encore de physionomie - retour du hêtre principalement -, avec l'apparition d'une coulée verte composée notamment de mercuriales vivaces et de lierre (on découvre aussi des framboisiers et des orchidées) qui témoignent d'un sol calcaire. Nous sommes dans le tournaisien. On observe des trous dans la roche qui affleure: elle a été, petit à petit, grignotée par l'acidité de l'eau de pluie.

Après un nouveau passage dans le famennien, on accède à la lande, où poussent des buissons de bruyère qui fleurissent en août, des myrtilles, des pensées calaminaires et des campanules (clochettes mauves), mais qui reste dominée par la molinie, une graminée vigoureuse, qui résiste bien aux incendies.

Lande à bruyères menacée

Une lande pas comme les autres. Philippe Destinay sort quelques schémas de son sac. Traditionnellement, la lande apparaît à la suite de la disparition de forêts (en sols siliceux) due aux incendies ou à la création de pâturages. Ici - comme au Bois-les-Dames à Chaudfontaine -, c'est surtout la pollution industrielle (poussières de zinc, plomb...) qui aurait progressivement tué la forêt et suscité la création de ce paysage, plus marqué de ce côté de la vallée, en raison des vents dominants, que Chênée et Grivegnée.

Mais cette lande à bruyère est menacée de disparition. Ici et là, notre guide indique de petits massifs de fougères aigles (parfois hautes de 2 m) et d'arbres qui poussent dans la plaine.

«A ce rythme-là, dans 30 ans, ici, il y aura une forêt de bouleaux» explique notre guide. C'est la raison pour laquelle l'université a lancé un plan de sauvegarde de la lande de Streupas, il y a une vingtaine d'années. Objectif: «bloquer l'évolution au phénomène de la lande à bruyère, rare. Un choix qui a pour but de maintenir la biodiversité». Concrètement, il s'agit d'empêcher l'enrichissement du sol par la technique de l'étrépage (on «pèle» la couche superficielle du sol), stopper les incendies et couper les bouleaux - une action parfois mal comprise du grand public.

En continuant à monter en direction du campus, on parvient à la crête où passe le GR 57. L'endroit - agrémenté de quelques bancs sommaires et parsemé de pensées calaminaires - offre de larges points de vue sur l'autre versant de la vallée: Mehagne, Embourg... On distingue, dans la lande, tels de petits coupe-feu, des bandes de terrain étrépées. Et déjà, quelques jeunes bruyères qui émergent de ce sol «gratté».

Encore des coins méconnus

De la crête, on poursuit le chemin de plateau en direction d'Angleur, qui repique dans la forêt, et rejoint la rue Triolet.

«Le Sart Tilman est un endroit où l'on peut encore se sentir hors ville. Dommage que l'université n'édite plus ses guides de promenade», déplore Philippe Destinay, qui aime s'y promener avec ses petits-enfants. L'atout fondamental de Liège (6900ha) est sa diversité de paysages: la ville elle-même, pas banale avec ses parcs, les coteaux de la Citadelle, le début du plateau hesbignon et du pays de Herve, l'Ardenne condrusienne... Il y a un potentiel énorme de découvertes, avec des coins méconnus comme les hauteurs de Jupille et Chênée».

© La Libre Belgique 2003