"La prison est criminogène"

Thierry De Gyns Publié le - Mis à jour le

Gazette de Liége

À deux pas de l’ancienne prison Saint-Léonard, les visiteurs de la Compagnie de Charité - un renfort est toujours bienvenu ! - sont une quinzaine autour de la table dans cette maison de paix des Filles de la Croix. Ils se sont engagés - l’un depuis 35 ans, les autres de 20 à 1 an - à rendre régulièrement visite à des détenus, sans rien leur apporter de matériel, rien qu’une main tendue et une oreille accueillante. Dans leurs rangs, le plus souvent des aînés mais le cœur brûlant parle plus fort que la raison et d’un plaidoyer bien étayé. Et les voix clament haut et clair que la prison ne constitue pas LA solution.

Tous dénoncent le régime pénitentiaire en vigueur privant même de visite cet homme envoyé sans son consentement à Tilburg aux Pays-Bas. Si certains ex-détenus affirment : "L a prison m’a sauvé la vie" - car elle l’a sevré - ou : "Lantin, c’était mon monastère", voire encore : "Là, je n’avais pas de soucis administratifs, pour me nourrir, me chauffer, j’avais une vie réglée"; ils se sentaient en sécurité, loin des risques de la ville : drogue, bandes violentes. Mais à la sortie où ils sont parfois plus stressés qu’en entrant, plus de balises. "J’ai encore des frissons, dit cette visiteuse, quand je pense au poids de toutes ces vies gâchées. La prison - et surtout les longues peines - détruit l’Homme. Le système reste dans sa logique : faire payer, punir, culpabiliser mais pas reconstruire. On enferme les délinquants pour qu’ils réfléchissent à leurs méfaits mais si cela dure trop longtemps, on en fait des fauves. La longueur de la peine fait oublier la culpabilité. Ils ont sur le dos une étiquette à vie et perdent tout : famille, amis, repères. Certains n’ont jamais connu l’euro, ni la circulation place Saint-Lambert !"

Les voies qui ont amené ces visiteurs à la Compagnie de Charité, en service à Liège depuis plus de 400 ans (voir ci-dessous) sont multiples et impénétrables. L’une a été marquée par une messe de Noël à Lantin, un mari a suivi son épouse, une autre n’a pensé qu’à cela depuis des années et une dernière a mis 24 heures à convaincre son mari de la pertinence de sa démarche. Certains partagent leurs expériences avec femme et enfants, voire petits-enfants ou écoles, "même si tout ce qui se dit pendant l’entrevue avec le prisonnier reste secret entre les quatre murs", relève le président de la Compagnie, Louis Oldenhove.

Tous disent ne rien regretter, même pas cette attente - qui peut aller jusqu’à une heure - de la sortie de la cellule du détenu jusqu’au parloir. Et ils ne choisissent pas celui ou celle qu’ils vont visiter régulièrement, n’apportant qu’un peu de chaleur qui débouche quelquefois sur une amitié. Le secrétaire de la Compagnie tient la liste des demandes de visites et dès qu’une opportunité se dessine, le visiteur doit impérativement accepter le détenu qui, lui, peut sans motif ni préavis mettre fin à la relation.

Les membres de la Compagnie viennent pour écouter, laisser le détenu livrer ses sentiments. Il ne livre le secret de son forfait que s’il le désire. Jamais le visiteur ne porte de jugement. "On ne voit pas, dit-il, le type qui a tabassé, mais l’humain qui est derrière, toujours poli avec nous, jamais d’agression". Après 7 ans de rencontres, cette dame a pu dire à "son prisonnier" : "Chaque fois que je te vois, je rencontre le Seigneur. Tu es toi, tu as changé, certes tu as des défauts, mais aussi des qualités".

Très souvent les délinquants - plus de 50 % de moins de 30 ans - partent dans la vie avec un profond handicap : manque d’affection, familles éclatées, maltraitance, niveau intellectuel bas, drogue "Lantin, souligne une visiteuse, est peuplée de pauvres. Mais quand on donne, on reçoit beaucoup en retour. Et même si la réinsertion ne fait pas partie de notre boulot, moi je ne peux pas les laisser tomber. C’est hypocrite de les protéger, les dorloter à l’intérieur de la prison puis de les lâcher dans la nature. Les rencontrer est une grâce, mais quand on reçoit d’eux un message de tristesse, on ressort de là avec un poids sur les épaules qu’on allège parfois en parlant en réunion de Compagnie".

Les visiteurs ne sont pas naïfs en face de pédophiles souvent manipulateurs. Mais jamais ils ne jugent, ne voyant devant eux qu’une femme ou un homme. Ils essaient de les faire réfléchir. Amener un malfaiteur à regretter est un long chemin. Bien souvent il considère payer son forfait en prison et affirme ne rien devoir à personne.

Compagnie de la Charité. BP N°18. 4020 Liège. www.charite.yucom.be

Thierry De Gyns