Gazette de Liége

ENQUÊTE

Depuis 15 jours, toute la presse régionale en parle. «Etincel», c'est fini! A l'heure où le disque vynil reprend du poil de la bête et trouve acquéreur chez les disquaires d'occasion de la région. Le CD prend un autre tournant. L'évolution de son marché, son prix, son piratage, son téléchargement... ont eu raison du détaillant Etincel, dont l'accueil et le service assisté ont fait la renommée - comme d'autres indépendants. Dans sa petite surface, Philippe de Magnée, patron d'Etincel, ancré depuis 49 ans dans le passage Lemonnier à Liège, les clients se pressent en cette période de fêtes. Des fidèles, des curieux, des gens intéressés par les «prix cassés» que propose la maison. Liquidation totale oblige: «tout doit partir».

A la tête du commerce de ses parents depuis 15 ans, Philippe de Magnée, 49 ans, a grandi au-dessus et dans le magasin. Cet ancien ingénieur du son raconte son départ forcé. «Je ferme à regret mais j'y suis obligé. Les gens n'achètent quasi plus de CD. Les téléchargements sur le Net, les copies,... ça a ruiné le marché», confie-t-il. Evidemment, depuis cette annonce, le magasin ne désemplit pas. C'est bien mais un peu tard. «Je suis touché, je reçois de nombreuses marques de sympathie. Depuis 3 ans, je ne cesse de voir mon chiffre d'affaires baisser, embraye-t-il. Et avec les 4 millions d'utilisateurs du Net auxquels on propose 800 millions de fichiers musicaux gratuits, que peut-on faire? La jeune génération estime que la musique est gratuite... Tant pis.»

Présent depuis 119 ans

Le 5 décembre, Liège, qui ne compte plus que sept disquaires indépendants, vivait aussi la fermeture du classique M.Velaers installé Galerie Cathédrale.

«Le classique souffre davantage de l'autosaturation de son marché que du téléchargement», poursuit Philippe de Magnée. Mais malgré ces disparitions, il en demeure encore une vingtaine en province de Liège. Outre les grandes enseignes ou gérances bien connues offrant souvent CD et matériel hifi-vidéo ou informatique ainsi que les grandes surfaces proposant des rayons musicaux toujours plus importants, il y a encore de vrais «petits».

Le Liégeois Jean Duchesne est d'entre eux. Editeur indépendant depuis 119 ans, il distribue et publie à l'étranger les plus grands orchestres et opéras internationaux et belges sur ses propres CD Duchesne. Autre style, Caroline Music, spécialisée en rock et jazz, depuis 25 ans aussi à Bruxelles et à Wavre, s'en sort bien. «Le prix du CD fait beaucoup dans la baisse de nos ventes, commente le responsable du magasin liégeois. Nous avons des collaborations avec de grandes maisons de disques (Sony, Universal). Ils fournissent des titres récents à des prix intéressants que nous vendons pour 10-15€. Et là, les CD partent comme des p'tits pains !»

Et il y a l'apparition du DVD musical (musique et image sur CD) qui change la donne. «Ces DVD, c'est un gros investissement pour nous. Et si on n'a pas le choix, les gens vont voir ailleurs», explique encore P. de Magnée. Mais, d'Ans à St-Vith, les disquaires restants sont spécialisés, une autre manière d'attirer le client. «Je suis installée depuis 2 ans», raconte Véronique Rossignol, disquaire à Visé. «Je fais dans la musique baroque mais je vends aussi partitions et instruments. Ainsi, c'est viable.» C'est aussi le cas du «Piano Blanc» à Malmedy, unique en sa région depuis la fermeture de son concurrent, il propose CD et multiples gadgets.

A Ans, Europa Disques offre toujours le plus grand comptoir de musiques italiennes. «C'est triste, avec Etincel et Velaers, on se refilait les clients. Mais en plus, le comble, pour nous, c'est le forfait de la Sabam: 125 € par an à payer pour faire écouter la musique à nos clients dans notre magasin. C'est normal, ça?! Un jour, je m'en irai aussi. Je ne pense pas qu'on me remplacera.»

© La Libre Belgique 2003