Gazette de Liége Le témoignage de la tragédie du 20 août 1914 vécu par Victoire Dumas.
La chronique de lundi dernier, consacrée aux événements dramatiques qui se sont déroulés la nuit du 20 au 21 août 1914, a suscité quelques réactions, dont celle de Jean-Jacques Eyen, secrétaire général du conseil d’administration de l’Union Gramme.

La maman de son épouse Claire était Victoire, la fille du professeur Désiré Damas, patron de l’Institut de zoologie. C’est quelques années avant sa mort qu’elle a mis par écrit les souvenirs de la petite fille de 5 ans qu’elle était lors de la tragédie du 20 août 1914.

"11 h du soir, les Allemands débarquent"

Le 20 août au soir les enfants sont au lit… Les parents, le professeur Désiré Damas, le docteur Nestor Damas, et leurs épouses sont dans leurs chambres. A 11 h du soir, une fusée éclate au-dessus de la ville. "Il se passe quelque chose, dit papa. Réveille et habille les enfants. Dans la demi-heure qui suit, tout le monde est rassemblé […] au rez-de-chaussée où nous rejoignent le concierge Léopold et sa famille. Mais, très vite, nous entendons crier dans les jardins contigus […] La porte du sous-sol de notre bâtiment est violemment secouée et enfoncée à coups de crosse. Une troupe de soldats allemands (ivres) pénètre en hurlant dans le sous-sol […] Finalement on nous fait sortir sur le quai des Pêcheurs où nous sommes parqués en deux groupes : les hommes à droite de la porte, les femmes et les enfants à gauche. Déjà un peloton d’Allemands se campe devant nous et nous met en joue […] A ce moment, un planton accourt en criant : ‘Rote Kreutz, rote Kreutz !’ (Croix rouge). A coups de crosse, mon père et tous les hommes, […] sont emmenés sur le quai vers la rue de Pitteur dont les maisons sont en flammes […]"

"Ils vont mettre le feu"

Au moment où les femmes et les enfants rentrent à l’Institut, deux soldats allemands leur barrent la route en criant. […] "Tante Jeanne se jette sur celui qui paraît être le chef en criant plus fort que lui. Elle le saisit par le plastron et le secoue en hurlant. Puis elle se retourne vers nous comme une furie : ‘ils disent qu’ils vont mettre le feu à la maison…’ […]. Maman décide de nous abriter tous dans la salle d’attente que nous appelons ‘le cabinet noir’. Maman nous dit : ‘nous allons dire une prière pour papa et l’oncle Nestor.’ Le calme - apparent- de maman et l’Ave Maria récité tout doucement, nous calment. On égrène des chapelets. On se tait."

Plus tard les épouses du professeur et du docteur se rendront à la Kommandantur et, grâce à la protection d’un soldat allemand (en réalité, un Alsacien), elles obtiennent un ordre de libération immédiate pour leurs maris.

"Mais tout a une fin, même les journées dramatiques. […] La famille s’est retrouvée entière. Le quartier Pitteurs-Saucy était ravagé. Il y avait eu une famille de quatre personnes brûlées vives dans leur cave. Les autres avaient pu fuir. Pendant les quatre ans de guerre, les sinistrés ont vécu dans les sous-sols et les rez-de-chaussée branlants. Nous étions des privilégiés. L’Institut était sain et sauf."