Gazette de Liége

Les Liégeois érudits le savent: un canal de la Meuse coulait naguère là où passe aujourd'hui le boulevard de la Sauvenière. C'est ce temps lointain que ressuscite l'étonnant tableau de 1814 que le hasard a fait récemment redécouvrir (LLB-Gazette de Liège, 2/3). Le quartier et le mont Saint-Martin s'y révèlent, avec leurs immeubles disparus ou transformés. On y reconnaît notamment l'hôtel dit de Méan et l'hôtel de Sélys, dessinés avec une précision qui crédibilise l'ensemble de l'oeuvre en tant que source historique.

«Un soir, a expliqué l'échevin de la Culture Hector Magotte lors de la présentation de la panoramique à la presse, j'ai reçu un coup de fil d'Albert Lemeunier. Il m'a annoncé qu'il avait trouvé quelque chose de formidable, une véritable photo du mont Saint-Martin prise de l'Opéra actuel. «Il faut l'acheter tout de suite!», m'a-t-il dit. C'est très bien, mais nous ne sommes pas des banquiers!»

Albert Lemeunier, le conservateur du Musée d'art religieux et d'art mosan (Maram), ne s'était pas livré à de longues investigations. C'est sur l'étalage d'un antiquaire, situé pratiquement en face du musée, qu'il avait découvert cette aquarelle sur papier fort, de dimensions exceptionnelles (1,88 x 0,44 mètre). Son dernier propriétaire l'avait achetée en Angleterre. Les 12500 euros nécessaires à l'acquisition furent rassemblés par l'échevinat, l'Association des amis du musée ainsi que quelques mécènes.

Les Prussiens sont là

L'oeuvre a été réalisée très certainement «in situ», au crayon sur des feuillets, ensuite coloriés en atelier et finalement réunis. «C'est tout à fait exceptionnel, souligne l'historien Richard Forgeur. Avant 1850, on n'a généralement que des représentations d'églises, de couvents, de fontaines. On n'a jamais une vue générale d'un quartier comme ici».

Une vue bien de son temps, comme en témoigne un défilé de troupes le long du quai... «C'est l'époque, explique Claude Gaier, directeur du musée d'Armes, où, après les grandes défaites de Napoléon en Allemagne en 1813, les Alliés ont envahi la France et sont entrés à Liège, les troupes russes et cosaques - pas les plus douces - en tête... Sur le tableau, d'après les uniformes, il s'agit vraisemblablement d'un défilé de troupes prussiennes. Il y a devant un tambour major et un rang de tambours. La troupe rencontre des civils. C'est la vie normale d'une ville occupée».

L'auteur? Tous les indices convergent vers un officier britannique, le capitaine Charles-Hamilton Smith, qui avait participé aux campagnes contre l'Empire. On raconte que certains de ses dessins auraient été utilisés par Wellington à Waterloo. En 1820, il quitta l'armée et s'installa à Plymouth. Il est mort en 1853.

Le témoignage magnifique qu'il nous laisse sera exposé au Maram, que l'on peut visiter tous les jours sauf le lundi, avant de rejoindre, en 2008, le futur Grand Curtius.

© La Libre Belgique 2006