Gazette de Liége

C'est encore un écho de la Guerre 1914-1918 qui a retenu notre attention aujourd'hui. C'est que, les faits étant nettement plus anciens et moins souvent évoqués que ceux de la Seconde Guerre mondiale, on les connaît moins, surtout dans les générations plus jeunes.

Prenons par exemple le père Martial Lekeux. Bien rares sont encore aujourd'hui ceux qui savent qui il était et ce qu'a été son rôle dans la Guerre 14/18.

Martial Lekeux est né à Arlon en 1884. Il est officier d'artillerie à Liège lorsqu'il se sent appelé par une vocation religieuse. Il décide, en 1911, de quitter l'armée et d'entrer dans les ordres. Il choisit les franciscains. Alors qu'il poursuit, à Turnhout, ses études théologiques, la guerre éclate. Il reprend du service. Le 5 août 1914, il est envoyé en mission à la Citadelle de Liège pour évaluer les moyens de défense.

Il quittera la Citadelle le 6 août à l'aube et, après la retraite de Liège, il conduira ses hommes à Anvers où sa batterie sera une des dernières à tenir. Les hasards de sa fuite le conduisent en Hollande où, fait prisonnier, il réussira à s'échapper et participera à toute la bataille de l'Yser. Dans son livre «Mes cloîtres dans la tempête» (Plon, 1922), le moine-soldat raconte tous ses souvenirs de guerre. Notamment l'épisode de la Citadelle de Liège. Lorsqu'il arrive à la Citadelle, il rencontre un ami, le commandant Raulier qui ne décolère pas sur l'attitude du colonel Eckstein, commandant de la Citadelle qui, selon lui, présente des signes de folie. Il voit des zeppelins partout et défend la moindre sortie (c'est ce colonel qui, le lendemain, le 6 août, va hisser le drapeau blanc faisant croire à une reddition. Il tentera de se suicider et sera évacué le soir même pour être interné).

Martial Lekeux, à qui le colonel a indiqué où se trouvent les canons, raconte: «Quels canons, bon Dieu ! (...) Alignés comme dans un musée, ils sont là, six, immobiles, léthargiques, rouillés, qui roupillent depuis vingt ans à la même place, sur leurs énormes affûts. Ils sont tellement pétrifiés que les roues sont devenues ovales.

- Où est le personnel, mon colonel?

- Ah! ça mon ami, il n'y en a pas.

- Et les attelages?

- Il faudra en chercher.

- Et les munitions?

- ... Défense formelle de sortir avec ces pièces! Vous allez obstruer les routes et ce sera un désastre.»

Martial Lekeux n'insistera plus. Il a compris. Le colonel est fou. La citadelle n'est pas en état de se défendre. Il va assister, impuissant à l'agonie de Liège. Il écrit:

«Le soir tombe... et la bataille fait rage. Mélancolique, je m'installe sur l'escarpe et, accoudé à un canon, je regarde la nuit sanglante. C'est effrayant. Au-delà de la ville (...) tout un côté de l'horizon, - un immense demi-cercle de vingt-cinq kilomètres - est embrasé. C'est le pays qui brûle, par villages entiers.

Sur ce fond de géhenne, les projecteurs des forts lancent leurs fuseaux de lumière blanche, qui tremblent, tournent, s'étirent (...) Et tout le long de la liane, formant une crête de flammes, les éclairs des canons, brefs et dansants, jaillissent serrés, fiévreux, dans un rugissement.

On tient, car sur la ligne où s'accroche la défense, une âme plane: l'âme d'acier du vieux Leman.»

© La Libre Belgique 2004