Gazette de Liége

ENTRETIEN

Comme il l'avait promis, Mgr Albert Houssiau n'a pas quitté Liège, mais garde toute la discrétion promise. Chaque dimanche, il célèbre la messe au Balloir et y participe à la vie du troisième âge. Nous avons retrouvé son sourire qui irradie un visage serein et un discours enflammé dès qu'on parle de théologie.

Votre nomination a-t-elle été une surprise?

Je me rendis ce matin de mars 1986 à la bibliothèque pour compléter, pour le cours de l'après- midi, des données sur l'architecture religieuse afin de situer la liturgie à Byzance aux IV-Ve siècles. La visite chez le nonce m'a profondément ému: c'était un déchirement et je me rendais compte de la lourdeur de la tâche. J'étais étranger au diocèse et j'en connaissais les difficultés. Je me suis rappelé que j'avais promis, lors de mon ordination, au cardinal Van Roey, de me mettre à la disposition de l'Eglise. C'était une question de fidélité à la vocation que j'avais entendue et accueillie en 1942. Mon enseignement et ma recherche m'avaient orienté vers la théologie des sacrements et de l'Eglise. J'étais amené à analyser l'interprétation théologique qu'en donnent les Pères de l'Eglise et la manière dont les sacrements étaient vécus par les gens aujourd'hui. D'où une recherche plus sociologique: la distorsion entre l'offre de l'agence (les pasteurs) et la demande des clients du baptême, de la confirmation, du mariage, de l'eucharistie. Cela m'amenait à traiter le problème pastoral posé par la situation néo-missionnaire actuelle: un groupe de participation forte et dégradé très important de conviction et de pratique variable chez la plupart. Succédant à Mgr Thils pour la chaire d'ecclésiologie, je me suis attelé à la doctrine des textes du Concile sur l'Eglise en son mystère et dans le monde: l'Eglise ad intra et ad extra, comme aimait le dire le cardinal Suenens. L'Eglise comme communion et le rôle des laïcs constituaient l'objet premier de ma recherche. Cela amena l'organisation du colloque sur Les paroisses dans l'Eglise d'aujourd'hui (83).

Comment avez-vous été accueilli à Liège?

Je craignais devoir faire face à une Eglise tiraillée, mais je fus accueilli avec une admirable unanimité. Je n'étais connu à Liège que d'une trentaine de prêtres que j'avais eus comme élèves à Louvain dont les abbés Gatzweiler, Collinet et Jousten. Mais Mgr van Zuylen avait refait l'unité de son diocèse et je sentis que tous voulaient se mettre à l'ouvrage. L'inoubliable liturgie de l'ordination à la Pentecôte en fut le témoignage. La collaboration de tous ne se démentit jamaisnotamment lors de la préparation des grandes entreprises: le Jubilé des Congrès sociaux et Progrès 2000.

Quel est le meilleur souvenir de votre épiscopat?

Précisément, ce travail commun dans la diversité des caractères et des responsabilités. Ce me fut une belle manifestation de la catholicité de l'Eglise, assumant les diversités dans l'unité. C'était la meilleure garantie pour la stratégie que nous nous sommes proposée: faire partager par tous la mission intégrale de l'Eglise (croire, célébrer, agir en chrétien dans le monde), choisir les priorités et chercher les voies et moyens pour les réaliser. Le Centenaire des Congrès sociaux (1990/91) illustra cette émulation: 6 000 membres répartis en 500 groupes. L'assemblée diocésaine de Waremme (29/11/99) me combla d'une joie intense: c'était le premier aboutissement d'un profond travail synodal de va-et-vient entre l'évêque et son conseil, les doyennés (pasteurs et fidèles) et les associations et organisations. Nous croyons ainsi avoir mis l'Eglise de Liège en route pour le troisième millénaire.

Le Jubilé de la Fête-Dieu me tenait à coeur. Il ne fallait pas reproduire le splendide jubilé de 1946 mais mettre tous en branle pour redécouvrir et vivre mieux l'eucharistie comme mystère de communion et de solidarité. Il faut évoquer les célébrations créatrices des enfants, jeunes et handicapés, des contemplatifs à Saint-Martin, le forum de la solidarité et la grande fête nationale à Banneux. Et que dire du message du pape Jean-Paul II, remis lors de la célébration solennelle à Saint-Martin et de l'homélie très parlante du cardinal Etchegaray.

Que pensez-vous de la crise des vocations? Les pasteurs protestants sont-ils plus heureux et mieux préparés que les séminaristes?

Vers 1970, lors d'un colloque oecuménique, les pasteurs anglicans constataient que la difficulté grandissante dans le recrutement tenait chez eux à la situation du prêtre dans le monde actuel, indépendamment de la question du célibat. Ceci ne veut pas éluder la question d'un sacerdoce de gens mariés, ce qui n'est pas la question du mariage de prêtres. Certes, l'Eglise ne peut témoigner de la priorité du Royaume, sans le témoignage de la consécration totale des prêtres. Nos diacres mariés montrent cependant que la double vocation conjugale et ministérielle est profitable à la mission et leur expérience fait réfléchir, car elle prépare peut-être une nouvelle voie. Quant aux séminaristes, nous avons mis tout le poids sur leur formation théologique et pastorale. J'ai été soucieux de former d'excellents professeurs et nous rencontrons dans les paroisses de stage une collaboration précieuse et une convergence dans l'évaluation des candidats. J'ai ordonné une cinquantaine de prêtres et je suis sûr qu'ils sont heureux dans leur ministère, malgré le poids de plus en plus grand des tâches.

L'Eglise de Dieu à Liège et les chrétiens liégeois sont-ils différents de ceux de Louvain-la- Neuve ou de Flandre?

La situation religieuse des deux communautés est de plus en plus semblable. La pratique dominicale tend à être la même dans toutes les provinces belges; elle correspond même pour les provinces de Namur et du Limbourg. Ces deux provinces rattrapent, si l'on peut dire, leur retard en fait d'abandon de la pratique dominicale. On note en Flandre une progression de l'anticléricalisme et une critique parfois acerbe des évêques et des prêtres dans la presse catholique par exemple; tandis qu'il y a plutôt chez nous, à Liège, une appréciation pour notre travail dans la société, comme nos bons rapports avec le gouverneur et les bourgmestres de Liège, Seraing, Waremme et Huy en témoignent. Il n'est pas rare que nous collaborions. Comme le disait un journaliste flamand lors de ma nomination: « l'Eglise wallonne est plus à l'aise dans sa situation minoritaire en milieu pluraliste». Dans la Conférence épiscopale, chacun parle sa langue et se dégage une belle unité sur les problèmes pastoraux.

© La Libre Belgique 2005