Gazette de Liége

Entretien

A quasi 60 ans, l’homme fait partie de ceux qui comptent au sein du microcosme politico-économique liégeois. Diplômé des Universités de Liège, de Lille et de Louvain-la-Neuve, Jacques Pélerin est surtout connu pour être le directeur général "Country Wallonie" du groupe ArcelorMittal. Mais il préside aussi depuis 2008 la section liégeoise de l’Union wallonne des entreprises et il fait également partie du trio qui est désormais à la tête du Groupement de redéploiement économique liégeois (Gré). C’est dire si l’homme, en charge de différentes questions stratégiques au sein du groupe ArcelorMittal parmi lesquelles celle, cruciale, des allocations de quotas CO2, est appelé à jouer un rôle clé au niveau de la reconversion du bassin liégeois. C’est d’ailleurs Jacques Pélerin qui a dirigé le projet de contribution d’ArcelorMittal au redéploiement économique liégeois, un redéploiement que le groupe sidérurgiste a mis à mal en précipitant la fin de la phase à chaud, considérée comme "un élément structurant de l’économie wallonne". Entretien vérité.

Quelle est votre réaction face au drame social de la semaine dernière ?

Je voulais tout d’abord donner priorité à la communication officielle, celle de la direction liégeoise du groupe, qui a eu lieu vendredi après-midi. Il est nécessaire de penser avant tout aux travailleurs. Sur la nature de la décision qui a été prise, si je partage bien entendu les arguments d’ordre économique qui ont été exprimés vendredi, il faut dire qu’elle n’est pas réellement surprenante. Ce qui nous a tous surpris, par contre, c’est la durée de la crise économique qui s’est prolongée. On est loin de constater une amélioration concernant le marché de l’acier au niveau mondial. Et on est loin de la période euphorique que l’on a connue fin 2007-début 2008 lors de la reprise par Mittal. À cela a succédé un enfer, ce qui a provoqué la mise sous cocon des deux hauts-fourneaux. On les a ensuite relancés en croyant à une reprise qui n’est jamais véritablement venue.

Fallait-il donc dépenser autant d’énergie à relancer l’activité liégeoise du groupe ?

À l’époque, personne ne savait l’ampleur qu’allait prendre la crise. Avec le monde politique, nous avons géré les choses en bon père de famille en ayant la volonté de passer à travers ces aléas. Mais avec le temps, on s’est rendu compte que la reprise n’est jamais venue. Fin 2010-début 2011, les problèmes se sont accélérés, ce qui a abouti à la décision qui a été prise. Mais je le redis, oui, on a bien fait de relancer l’activité à l’époque car ArcelorMittal est passé à travers beaucoup d’écueils en investissant, contrairement à ce qui est parfois dit, quelque 120 millions d’euros par an en termes d’entretien et de maintenance. Jusqu’à cet été, l’espoir était encore de mise, mais il a fallu se rendre à l’évidence. Une décision difficile à prendre, tant aux niveaux économique qu’humain, a été prise dans le sens que l’on sait. Maintenant, les choses sont claires et il faut se préoccuper du sort des travailleurs au travers de la procédure qui est désormais sur les rails. Comme cela a été affirmé, notre priorité est clairement d’éviter les licenciements secs.

La crainte principale a trait désormais à la fin de la phase à froid. Reste-t-elle viable ?

Ce qui est sûr, c’est que Liège a un froid qui est très bon. On a d’ailleurs entamé une reconversion dans des produits à haute valeur ajoutée. Mais il faut savoir qu’il y a aussi une concurrence dans ce domaine. On ne va pas se mentir, le froid sans le chaud, c’est certes plus difficile mais ce n’est pas impossible. D’autres exemples montrent qu’il est possible de continuer l’un sans l’autre mais à la condition, pour la phase à froid, de s’engager davantage encore dans la production de produits à haute valeur ajoutée. C’est en effet l’aval et non l’amont qui doit tirer le reste de la chaîne. Concernant le froid, ArcelorMittal a encore des projets et est prêt à investir, notamment dans une ligne intégrée destinée à la fabrication de l’acier prélaqué.

Quid des hypothèses sur l’arrivée d’un repreneur et un démantèlement du site ?

Par rapport à un éventuel repreneur, ce n’est pas à moi de me prononcer sur la question mais je pense qu’ArcelorMittal aura difficile de revendre les outils de la phase à chaud liégeoise car ce serait remettre un concurrent en selle dans un marché hyper tendu. Concernant l’hypothèse d’un démantèlement, mon groupe respecte les lois en vigueur et cela se fait ailleurs qu’à Liège. On a déjà eu une réflexion à ce sujet en 2003. Ce qui est sûr aussi, c’est qu’il s’agit d’un site stratégique pour Liège.

N’a-t-on pas attendu trop longtemps avant de s’engager dans la voie du redéploiement économique à Liège ?

À notre niveau, on a participé à la réflexion dès le début du Gré qui fut créé pour cela. Un gros travail a été effectué depuis lors mais il est encore trop méconnu. Récemment, on a amélioré la gouvernance du Gré. Le processus est entamé depuis longtemps. Mais si l’acier n’est pas le seul élément important, il reste structurant au niveau wallon. On ne peut pas le remplacer d’un coup de baguette magique. Mais cela n’a pas empêché d’investir dans les filières vertes et les nouvelles technologies. Je crois aussi beaucoup en la dynamique de pôles initiée par le plan Marshall et notamment en un pôle logistique au niveau liégeois. Il y a un flot de projets et ce sont des véritables machines à créer de la valeur ajoutée mais pour que l’innovation crée de l’emploi, ça prend du temps.

On en a donc fait assez en la matière ?

On n’en a certes peut-être pas fait assez mais il faut noter des avancées comme le Trilogiport ou l’aéroport. On peut également évoquer le Giga qui est un superbe projet mais comme le dit le ministre Marcourt, ce n’est pas qu’avec cela qu’on va construire la sidérurgie de demain. La grande priorité à Liège, c’est de créer de l’emploi et de résorber un taux de chômage trop important. Pour cela, il faut créer de l’activité et de la valeur ajoutée. Il est temps de passer la vitesse supérieure.

La gréviculture qui est assimilée à Liège ne plombe-t-elle pas son image ?

Je tiens à dire que les événements récents au niveau d'’ArcelorMittal n’ont pas eu d’impact sur la décision prise. À un niveau plus global, je salue la démarche récente du ministre Marcourt qui a fait s’interroger patrons et syndicats sur les effets de la grève sur l’image de la région. Il y a donc une prise de conscience à cet égard, mais l’image ne correspond pas toujours à la réalité.