Gazette de Liége

C’était notre dossier ce vendredi : le chantier nécessaire à la remise en état de la cathédrale Saint-Paul à Liège devrait durer dix ans et coûter douze millions d’euros, au minimum dans les deux cas. C’est le plus important mais ce n’est pas, loin s’en faut, le seul monument (ex-)religieux en péril. L’ancienne église Saint-André, devenue un lieu d’exposition, est fermée pour plusieurs années afin d’être désamiantée et rénovée. L’organiste Serge Schoonbroodt propose de transformer une partie de Sainte-Foy en espace multiculturel. La collégiale Sainte-Croix et la "basilique" de Cointe se meurent lentement Hors de la ville, pour s’en tenir à la partie de l’iceberg que l’actualité a rendue visible ces derniers temps, la commune de Clavier a mis l’église de Pailhe en vente, faute de pouvoir en supporter les frais d’entretien. Nombre de chapelles connaissent, après désacralisation, des fortunes diverses, comme celle de Sauheid, à Embourg, réaménagée en centre d’affaires.

Dans l’ensemble de la Région wallonne, on compte 580 églises et chapelles classées, donc protégées, et plus de 1900 qui ne le sont pas. Isabelle Simonis, chef de groupe PS - par ailleurs bourgmestre de Flémalle - a déposé avec le député Daniel Senesael, PS également, une proposition de décret visant à réaliser un cadastre des monuments classés affectés à l’exercice d’un culte. Objectif : aider la prise de décision, que ce soit en matière de restauration ou de réaffectation. Il serait notamment question de logements sociaux Nonobstant la couleur politique de ces deux mandataires, la démarche ne s’inscrit pas forcément dans une stratégie anticléricale masquée. Les temps ont changé. Les sans-culottes de la Révolution chassaient les chrétiens et les prêtres de leurs églises pour les transformer en granges ou en arsenaux. Aujourd’hui, les croyants désertent d’eux-mêmes les maisons du Seigneur, quitte ensuite à verser une larme quand on en prononce la fermeture définitive ou le retour à la collectivité qui leur cherchera un nouvel usage.

L’attachement au patrimoine, fort heureusement, peut encore faire, en de nombreux endroits, barrage aux désaffectations pour cause de défection des fidèles. Dans certaines communes, des bourgmestres ou des échevins connus pour manger du curé à tous les repas se battraient bec et ongles afin de garder l’église au milieu du village ou du quartier. Des agnostiques sensibles aux valeurs constitutives de notre culture ainsi qu’à la présence de lieux de silence et de repos ne seront pas les derniers à s’insurger contre des projets qui ne respecteraient pas les bâtiments dans l’être historique dont ils sont ou ont été porteurs. Ces soutiens vont compter quand on aura affaire - et cela arrivera, pas d’illusion - à des velléités de transformer des (ex-)églises en boîtes de nuit (un cas à Bruxelles), en friteries (un cas à Tongres) ou en mosquées (l’échevin des Cultes d’Anvers l’a proposé, provoquant un tollé) Ces dévoiements de finalités et de symboles heurtent le sens commun, comme le feraient d’éventuelles tentatives de reconvertir une (ex-)synagogue en ashram ou une (ex-)maison du peuple en casino.

Là où la communauté chrétienne est trop clairsemée pour justifier la charge financière publique engendrée par l’édifice, la piste d’une fonction mixte, ecclésiale pour une partie et culturelle ou sociale pour une autre, doit sans doute être encouragée. Les animateurs des unités pastorales et des doyennés pourraient aussi saisir cette occasion pour engager une réflexion en profondeur sur la manière de valoriser l’héritage artistique catholique. La statuaire, l’orfèvrerie, le chant grégorien, la polyphonie, le théâtre religieux, le mobilier, le vitrail, l’enluminure, la tapisserie, l’éloquence même ont été trop souvent délaissés, ces dernières décennies, sous l’empire d’un état d’esprit qui a fait de la perte d’éclat et de visibilité de l’Eglise un raffinement suprême de la pauvreté évangélique. Heureusement que les pierres ont la vie dure ! Le peuple, disait Simone Weil, ne rejette pas notre culture parce qu’elle est trop haute, mais parce qu’elle est trop basse.