Gazette de Liége

Sur le site du sanctuaire marial de Banneux, une petite cloche est suspendue au mur d'angle de l'enclos St-Joseph, situé à droite et légèrement en retrait de la maison Beco. En regardant de plus près, on peut lire sur une face : ATLAS IV - Gilman Frères - Liege - Belgique et, sur l'autre face : CHAUDOIR F LEO (II) 1781.

C'est qu'elle en aurait à raconter cette petite cloche d'une hauteur de 50cm et d'un diamètre de 47cm. Elle a été fondue en 1781 par les ateliers Chaudoir et placée dans la petite chapelle de Méry, près d'Esneux. Elle y scanda pendant plus d'un siècle les événements de la vie du petit village. Lorsqu'une plus grande église est construite, elle est vendue pour financer l'achat d'une plus grande cloche. En 1908, c'est la société liégeoise d'affrétage Gilman qui l'achète, pour la placer sur un de ses remorqueurs, l'Atlas IV d'abord (d'où la gravure sur la cloche) et sur l'Atlas V ensuite. C'est sur ce dernier qu'elle va vivre une aventure extraordinaire.

La nuit du 3 au 4 janvier 1917, des bords de la rive gauche de la Meuse, à hauteur de Coronmeuse, un petit remorqueur s'éloigne, sans bruit, se laissant porter par le courant du fleuve grossi par la crue. Le petit remorqueur est l'Atlas V, son capitaine est le Herstalien Jules Hentjens, secondé par le pilote, un Dinantais, Charles Balbour.

Outre l'équipage de quatre personnes, l'Atlas V emporte, dans sa cale, 103 passagers dont 94 jeunes recrues qui veulent rejoindre le front en passant par la Hollande. La nuit est bien noire et ce n'est qu'à hauteur d'Argenteau que le remorqueur est repéré par des sentinelles allemandes. A partir de là c'est sous les tirs continus des mitrailleuses que le vaillant petit remorqueur poursuit sa route à 45km à l'heure.

A chaque rafale Jules Hentjens s'écrie : "Trop p'tit les amis !" A cause de la crue, les barrages sont couchés mais des îlots rendent la navigation extrêmement dangereuse, surtout de nuit et à pleine vitesse. Un auto-canot qui poursuivait le remorqueur coule dans son sillage. En aval du pont de Visé un pont de service avait été construit en bois par les Allemands. Impossible de ralentir, des Allemands sont sur le pont et mitraillent le bateau. Le capitaine prend la seule décision possible, il fonce droit sur des arches, arrachant un pilier. Le pont cède sur une longueur de 20 m. Malgré la violence du choc, le capitaine reste maître du gouvernail et poursuit sa route. Presque arrivé à la frontière hollandaise, un radeau-phare garde le passage. L'alerte ayant été donnée, plusieurs mitrailleurs y ont pris place. Le capitaine n'hésite pas, il fonce et éperonne le radeau qui coule en se disloquant. Mais il y a encore un obstacle, un câble et des chaînes traversent la Meuse dans toute sa largeur. Lancé à toute vitesse, le bateau rompt les chaînes et le câble et entre dans les eaux hollandaises. La cloche de l'Atlas V sonne, la sirène mugit. Une partie des habitants d'Eisden sont sur les berges. Il est une heure du matin, l'odyssée a duré une heure. La population acclame les passagers qui débarquent en déployant un drapeau belge et en chantant la Brabançonne. En 1930, lorsque le remorqueur Atlas V termina son service sur la Meuse, les propriétaires firent don de la cloche à la Vierge de Banneux.

On a donné le nom de l'Atlas V au pont construit à Coronmeuse pour l'exposition de 1930. A l'entrée du pont, une stèle rappelle l'héroïque odyssée du petit remorqueur liégeois.

Pour en savoir plus : site Internet www.1914-1918.be/civil_jules_hentjens.php - Dans la Gazette de Liége du 5 janvier 1922, le jeune Georges Simenon a écrit un article relatant l'aventure de l'Atlas V, suite à une conférence à laquelle participait le capitaine Jules Hentjens.