Gazette de Liége

Tout commence à l’aube du XIIè siècle, quand une petite communauté religieuse mixte se constitue de manière assez spontanée dans un faubourg de Huy. L’abbaye du Neufmoustier, née de cette implantation, durera jusqu’au régime révolutionnaire français, à la fin du XVIIIè siècle. On lui doit notamment une source des plus précieuses pour l’histoire non seulement religieuse mais aussi économique, sociale, culturelle… de la ville mosane, du Condroz et de la Hesbaye.

"Au départ des abbayes, on trouve toujours un petit rassemblement de personnes un peu illuminées. Puis, l’Eglise reprend cela en main", nous dit Christine Renardy. La communauté a été reconnue en 1130 par l’évêque de Liège Alexandre Ier comme chapitre régulier suivant la règle de saint Augustin. C’est aussi à cette époque qu’a été conçu et tenu jour après jour par un scribe appelé Jean, puis par ses successeurs jusqu’en 1787, un recueil liturgique (liber capituli) contenant notamment le "Livre des morts" commémorés chaque jour. Ce document, qui nous informe sur des milliers de destins individuels - des membres du chapitre mais aussi des laïcs -, est exposé au Grand Curtius. Christine Renardy en a récemment achevé l’édition scientifique avec mise en contexte, publiée par la Commission royale d’histoire 1.

"Le livre du chapitre était destiné à être déposé sur l’autel pour les offices. Il contient aussi les règles et le martyrologe", explique l’historienne (ULiège) qui a notamment dirigé le service des Archives de la Ville de Liège avant d’assurer jusqu’à sa pension la coordination du département de la Culture et du Tourisme. "Le manuscrit avait disparu sous la Révolution française. Joseph Grandgagnage, qui était premier président de la cour d’appel de Liège, l’a retrouvé en 1835 chez un particulier à qui il l’acheté. Il l’a ensuite légué à l’Institut archéologique liégeois".

Pierre l’Ermite ou pas ?

C’est peu dire que ce répertoire nécrologique a alimenté de vives polémiques. L’une d’elles porte sur le rôle joué ou non par Pierre l’Ermite aux origines de l’abbaye. "On dit qu’il aurait été enterré à Huy, poursuit notre interlocutrice. En fait, le document ne parle pas de Pierre l’Ermite mais d’un Pierre le Déchaussé, ce qui a fait dire que ce n’était pas vrai. Pour ma part, je crois qu’il y a bien eu un ermite mais peut-être pas le Pierre l’Ermite dont on parle. En tout cas, il y a une tradition de relations entre l’abbaye et la Terre Sainte. Elle a obtenu le privilège des croisés par lequel ceux qui ne pouvaient pas se rendre en Terre Sainte pouvaient réaliser leur vœu en allant au Neufmoustier".

Jusqu’au XVIè siècle (cela s’appauvrit après), tous ceux qui ont fait des donations sont mentionnés avec leur métier, leurs actes… La bourgeoisie et la petite noblesse sont particulièrement représentées. L’orfèvrerie mosane apparaît avec les noms de Godefroid et de Renier de Huy, auteur présumé des fonts baptismaux de Saint-Barthélemy. Les folios sont aussi porteurs d’informations sur le fossé primitif qui entourait la ville, sur la halle qui organisait les foires et même sur des métiers inattendus comme celui d’obstétricienne qui fait l’objet de trois mentions aux XIIè et XVè siècles. Précisons que tout ceci, bien sûr, est écrit en latin...

---> "Le Livre des morts du Neufmoustier à Huy 1130-1787", Bruxelles, Palais des Académies, 270 pp., 24 euros.