Namur-Luxembourg

L'activité est grouillante au chantier naval de Beez. Les soudeurs ne relèvent pas souvent leurs grands masques. Les disqueuses tournent à plein régime. Il en résulte d'innombrables pluies d'étincelles, ça et là, dans le hangar ou sur le parking, à l'intérieur du futur bateau. L'esquif de croisière mesurera 112 mètres de long, 14 de haut et 12,5 de large. Du jamais vu au chantier "Meuse et Sambre".

Le succès de ce défi est pourtant déjà en bonne voie. La mise à l'eau est prévue pour la seconde moitié du mois de mars. "C'est le plus grand mais ce n'est pas le premier bateau que je commande à Beez. Ce sera le 22e", explique l'Alsacien Patrick Schmitter, chargé de la création de nouvelles croisières pour l'entreprise familiale "CroisiEurope", basée à Strasbourg mais présente à Paris, Nice, Lyon, Marseille et Bruxelles. "Mon père était venu ici il y a 35 ans et, depuis, nous avons toujours été satisfaits de la qualité et de la rapidité du travail. Le respect des délais est très important puisque les 200 premiers passagers de la "Belle de l'Adriatique" - c'est son nom - doivent embarquer à Naples le 11 mai prochain. Durant l'hiver, nous nous rendrons avec elle aux Canaries et, plus exceptionnellement, dans les Caraïbes."

Avec son salon coiffure, sa salle de sport et ses quatre ponts, la Belle de l'Adriatique aura coûté environ 30 millions d'euros à son acquéreur. Elle est si imposante qu'elle ne pourra être entièrement assemblée à Namur. Le quatrième étage sera fusionné à Bruxelles, puisque seuls les trois premiers passent sous les ponts de la Meuse. Le navire rejoindra ensuite Ostende, puis Naples.

En attendant, à Namur, le vent, la pluie et le froid compliquent le travail. "Notre boulot devrait être reconnu comme pénible", estime Freddy Delorge, délégué syndical FGTB. "Cela nous permettrait d'arrêter le travail lors des intempéries, d'obtenir plus tôt la prépension et peut-être de gagner un peu plus. Ce serait justifié puisque nous manipulons des pièces lourdes, nous ne cessons de monter et descendre et nous prenons souvent des risques. Il y a déjà eu plusieurs accidents à cause d'accumulations de gaz."

Recrutement difficile

Sur la soixantaine d'ouvriers à pied d'oeuvre, près de la moitié sont des intérimaires. A 9 ou 10 euros bruts de l'heure en général, il n'a pas été facile de les recruter. "Il est très difficile de trouver du personnel de qualité. Nous devons achever de le former nous-mêmes", explique Gaetano Cucinotta, le chef soudeur. "Mais, après avoir été formés, beaucoup s'en vont pratiquer ailleurs, où les conditions de travail sont moins pénibles", souligne Freddy Delorge.

Abdelkader Hascelik est un de ces intérimaires : "Il n'y a pas grand-chose que j'aime bien dans ce boulot. C'est le seul que j'ai trouvé pour l'instant. Je gagne 65 euros bruts par jour."

A d'autres postes, s'affairent aussi des passionnés. "Tu te souviens, il y a dix ans, de notre premier bateau ?", rappelle Henry Matagne, responsable de l'étanchéité, à son contremaître. "On avait très peur en commençant, mais qu'est-ce qu'on était heureux après ! Ce bateau-ci est encore plus stressant parce que, pour aller en mer, les normes de sécurité sont beaucoup plus strictes."

Le contremaître Christian Lebrun a même repoussé sa pension pour participer au projet "Belle de l'Adriatique". "Je pars en mai, quand le bateau sera bel et bien terminé. Peut-être que je profiterai de ma pension pour partir moi-même, pour la première fois, en croisière."

Benjamin Moriamé