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Ethnographie du portable
VINCENT BRAUN
Mis en ligne le 31/01/2003
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A vec mon téléphone portable, je peux davantage être en contact avec ma famille, leur parler plus. Mais, d'une certaine façon, il ne sert pas vraiment à nous rapprocher. Il me permet surtout de m'en éloigner. Je pense que si je n'en avais pas, je serais bien plus à la maison´. L'aveu que Nora, une adolescente américaine de 17 ans, fait face à la caméra est l'un des multiples témoignages collectés dans le cadre du projet On/Off, un film achevé il y a peu, dont l'objet est de montrer l'impact des technologies de communication mobiles - essentiellement le GSM et l'ordinateur portable, mais aussi le courrier électronique et la messagerie instantanée - sur le comportement individuel et social des utilisateurs et des personnes de leur entourage. Le tout dans des contextes culturels différents.
Pendant toute l'année 2002, une équipe de chercheurs de l'Institute of Design, l'un des collèges de l'Illinois Institute of Technology (IIT) basé à Chicago, a suivi caméra au poing quatre familles, téléphone en main, aux quatre coins de la planète. Les témoignages recueillis à Chicago, Londres, Recife (Brésil) et Shangaï s'inscrivent dans une démarche véritablement ethnographique, la plupart des chercheurs ayant une formation d'anthropologue ainsi qu'en photographie ou vidéo sociale.
IMPACT ET INFLUENCE
`Le film est un moyen de rassembler des histoires qui ont toutes pour point focal la manière dont les gens utilisent les technologies de communication mobiles au quotidien et ce qu'ils ressentent à propos du fait d'être accessibles en permanence´, nous précise Jay Melican, Senior Research Associate à l'Institute of Design et chef du projet On/Off. D'ailleurs, si l'Afrique ne figure pas parmi les lieux sélectionnés, c'est tout naturel: `La pénétration des technologies mobiles y est encore trop faible, or le film devant en souligner l'impact sur la vie des gens, ce critère avait valeur de prérequis pour le choix des lieux´.
L'objectif est donc à la fois de montrer l'influence du GSM et du courrier électronique sur les gestes quotidiens et de voir comment celle-ci peut influencer en retour les concepteurs et les fabricants de technologies de télécommunication mobiles. Le film, financé par une bourse interne de l'IIT, a bénéficié du soutien d'un consortium commercial rassemblant plusieurs entreprises high tech (tel l'Américain Motorola). Il leur est donc destiné en priorité.
`L'idée de base consistait à leur apporter un retour sur les appareils qu'ils produisent à travers des expériences concrètes d'utilisation. Seulement, les gens que nous avons filmés ne sont pas nécessairement ceux que les fabricants de nouvelles technologies auraient pensé interroger en premier lieu pour savoir comment ils utilisent leurs produits. Ce ne sont pas des consommateurs de la première heure de matériel dernier cri, mais bien des gens ordinaires´, souligne M.Melican. `Tout le monde n'a pas forcément envie d'être en contact avec son bureau 24 heures sur 24 et durant le week-end. Je pense que les concepteurs et les fabricants de technologies de communication l'oublient parfois´.
UNE VIE PARALLÈLE
Les comportements constatés sont évidemment conditionnés par la réalité culturelle de chaque pays visité. Aux Etats-Unis, comme en Grande-Bretagne, il est dans l'ordre des choses que les enfants quittent la cellule familiale vers l'âge de 20 ans. Les technologies de télécommunication mobiles sont dès lors pour eux un moyen d'explorer les pistes de leur émancipation. Le téléphone portable donne notamment l'occasion aux enfants de s'éloigner de chez eux plus longtemps qu'ils ne l'auraient fait sans lui.
En revanche, le GSM permet aux jeunes utilisateurs de développer une sorte de vie parallèle avec leurs réseaux d'amis, dont les parents ignorent jusqu'au dernier bip. Pour Alex, adolescente londonienne complètement accro à son portable, il est aussi un instrument de socialisation:
`Je ne pourrais jamais m'en séparer. Il est allumé en permanence, même la nuit lorsqu'il est en charge. On ne sait jamais, je pourrais recevoir un message même au beau milieu de la nuit, mais je n'y répondrais pas forcément. C'est vraiment un plus à ma vie sociale´. Les ados de Sa Majesté reconnaissent aussi l'utiliser en classe (en dépit des interdictions du règlement scolaire) pour faire passer des notes, s'échanger des réponses. Certaines filles vont même jusqu'à garder leurs anciens messages textes pour constituer une sorte de journal intime.
Au Brésil, c'est tout le contraire. Là, la famille s'entend au sens large et elle est censée continuer à vivre ensemble, ou du moins dans la même ville. Les sorties se font souvent avec les parents, les cousins. Les membres d'une même famille vont souvent à l'école et même travaillent ensemble. `Les Brésiliens utilisent leur téléphone portable pour coordonner leurs activités de leur famille étendue. Ils l'utilisent aussi beaucoup plus fréquemment que les familles que nous avons filmées dans les autres pays, mais pour des appels plus courts, juste pour s'arranger les uns avec les autres´, constate le chercheur.
GUIDANCE PARENTALE
Quand à Internet, la famille suivie peut y avoir accès à partir du hall.
`Notre ordinateur domestique s'est baladé partout dans la maison´, reconnaît Pollyanna, une adolescente de Recife. `L'année dernière, il était dans ma chambre parce que j'avais beaucoup de travaux à réaliser. Ensuite, mon frère Waldemar l'a eu un moment dans sa chambre. Mais comme il surfait jour et nuit sur Internet, nous l'avons finalement mis dans le hall où il est plus facile pour mon père d'en contrôler l'usage´.
Le contrôle est aussi l'un des attributs du téléphone portable, devenu un véritable outil de guidance parentale. `Nous ne voudrions pas que nos enfants suivent un mauvais chemin. Il est donc nécessaire qu'ils soient bien guidés. Et le GSM nous aide dans cette guidance. Qu'on le veuille ou non, les enfants ne font pas toujours ce qu'on leur dit. S'il ne permet pas encore de savoir où ils sont et ce qu'ils font à tout moment, le GSM permet au moins de les contacter pour leur poser la question´, souligne Valderez, la mère de Pollyanna et de Waldemar.
UNE FONCTION PLUS NOBLE
A Shangaï, où trois générations se répartissent l'espace d'un trois-pièces, cette guidance prend l'allure d'un véritable traçage.
`Je m'inquiète vite quand Jerry est en retard. Cela n'arriverait pas s'il utilisait le bus, mais il se déplace à vélo. Quand ça arrive, je l'appelle pour savoir où il est, si tout va bien, même s'il trouve cela pénible que je le dérange tout le temps, que je le suive à la trace´, admet Madame Xue. Quant à son fils Jerry, 17 ans, il insiste non pas sur l'émancipation et les relations amicales, comme ses homologues américains et européens, mais bien sûr une fonction plus noble des appareils portables, dédiée à l'amélioration de son éducation et à sa future réussite professionnelle. `Les nouvelles technologies permettent de rester connecté au reste du monde. Elles devraient ainsi m'aider à élargir mon champ de vision, à décrocher un emploi plus facilement et à rester informé sur tout ce qui arrive dans le monde´.
Toutes ces histoires rassemblées dans le film On/Off constituent déjà un faisceau de pistes de réflexion pour les concepteurs et les fabricants de nouvelles technologies. Il y a quinze jours, les auteurs l'ont présenté à un groupe de designers, d'ingénieurs et de sociologues. `Les échanges de vues qui ont suivi sa projection ont emprunté des voies surprenantes d'un point de vue technologique puisqu'il fut question de low-tech, de bande passante étroite, bref, des qualificatifs opposés au discours actuel du multimédia, de la troisième génération´, rapporte M. Melican.
BREF ÉCHANGE NON VERBAL
Les scénarios proposés dans ces discussions évoquaient la gestion de l'accessibilité, à savoir la possibilité pour l'utilisateur de choisir a priori le mode de communication qui lui convient, à tout moment.
`Ils ont imaginé une sorte de précommunication qui, via un bref échange non verbal, pourrait déterminer si la personne que l'on souhaite contacter préfère l'être par un appel téléphonique, un message sur sa boîte vocale, un courriel ou encore si elle préfère être contactée plus tard´, précise encore le chercheur. Parmi les exemples cités, on trouve l'équivalent d'un coup de coude pour signifier `Est-ce vraiment le moment d'appeler?´, d'un léger coup sur une porte (`Je ne voudrais pas te déranger, mais je voulais juste te dire´), ou d'un coup fort (`C'est ton père, je sais que tu es là. Répond tout de suite avant que je me fâche vraiment´).
Autant d'idées, de propositions imagées qui, bien qu'elles méritent encore réflexion, développement et surtout concrétisation, contribueront peut-être un jour à améliorer la convivialité des moyens de communication mobiles. Et par conséquent la manière de se comporter en privé comme en public. Sans nuisance ni dépendance.
© La Libre Belgique 2003
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