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la cambre

Battement d’ailes

Propos recueillis par Isabelle Blandiaux

Mis en ligne le 03/06/2008

Avez-vous déjà observé un héron s’envoler ? « Il ne court pas, il bat des ailes trois fois de manière très statique. Il y a un brassage de vent tout de même : une chose qui s’élève toute droite, un cou qui s’étire, c’est sublime. J’ai dansé pendant des années et j’y retrouve des attitudes déconstruites de danseuses ou des clichés de Jeanloup Sieff. Une finesse, une légèreté. J’ai demandé à une amie artiste de me créer toute une installation au pastel sec, à partir de photos de telles scènes d’oiseaux. J’ai dessiné la collection dans cet esprit d’élégance, de romantisme. Je suis très visuel. J’ai besoin de me dire que je suis au bord du lac avec ces hérons. »

De l’éloquence, de la passion, Jose Enrique Oña Selfa n’en manque pas lorsqu’il présente ce projet porté à bout de bras, dans son showroom parisien lors des défilés de février/mars derniers. Volatile, sa maille fine et délicate made in Belgium prend toute son ampleur lorsqu’elle est habitée par un corps en mouvement. Lorsque le travail des manches chorégraphie le moindre geste, resculpte la silhouette. Chic et cool. Gracieux et décontracté. « Tout s’est tellement démocratisé et les grands magasins ont tellement pris le pli de copier les créateurs que je trouvais intéressant de proposer des pièces plus faciles d’accès dans les prix (entre 200 et 680 euros, NdlR), tout en créant une exclusivité par une présence limitée dans chaque pays – une ou deux boutique(s) tout au plus. J’avais envie d’une ligne de maille accessoire à enfiler avec un jean. Chaleureuse et enveloppante. Le travail de la maille étant l’approche la plus logique du vêtement pour moi, en tant que danseur : construire du volume autour d’un corps.»

Les robes et pulls en maille plus épaisse ont été réalisés au Liban, de manière artisanale. « De Beyrouth, on partait en voiture faire du porte-à-porte dans les villages de montagne, pour trouver des femmes qui tricotent et crochètent chez elles. Ce sont de grandes familles, donc l’une vous envoie chez l’autre et on crée un vaste réseau. C’est gai parce qu’en plus, c’est un lieu ravissant. Une fois, nous y sommes restés bloqués deux jours à cause de la neige. » Baptisée Cysé (qui vient de cysne, soit cygne en espagnol), la collection de sacs imprime discrètement la même référence à un univers volatile, « subtil, passéiste, en noir et banc, aux images brûlées » grâce à quelques lignes et détails qui ondulent comme le cou et le bec de l’élégant oiseau blanc. « Cela paraît anecdotique mais cela ne l’est pas vraiment : dans ce style très sobre, très confondu, cette touche sera plus reconnaissable de saison en saison. Encore une fois, j’adore le côté déconstruit entre la petite maille légère, le gros sac et des boots un peu rock’n’roll. »

Fondu enchaîné

Le Bruxellois n’avait pas encore quitté Loewe, en septembre dernier, qu’il se plongeait d’emblée dans cette atmosphère de jardin d’hiver et dessinait cette maroquinerie fabriquée en Andalousie, sa terre d’origine. « Il faut faire le deuil de six ans de travail. J’avais sous-estimé cela même si c’était une décision commune.

Heureusement que j’avais lancé ce projet auparavant. Et je me suis vraiment éclaté parce que j’avais décidé de repartir uniquement avec des choses qui me plaisent et que je puisse totalement maîtriser quant à la fabrication et la qualité. Je ne me suis pas mis l’impératif de créer une collection complète, même si le but est d’y revenir progressivement. Pour la saison prochaine, le printemps-été 2009, j’ai trouvé de nouveaux fabricants après prospection, pour la chemiserie et les jupes en chaîne et trame. Mais je garderai l’esprit maille et accessoires. Je relancerai les shows par la suite. Vu les moyens que j’avais chez Loewe, je ne pouvais pas tout recommencer de la même façon. J’ai choisi de revenir d’une manière élégante, chic, avec un propos, mais d’une façon plus confidentielle. »

Pas de regret, pas d’amertume. « Je ne retiens rien de négatif de cette expérience chez Loewe. J’ai fini La Cambre à 24 ans – Francine Pairon a été tout pour moi ! –, j’ai lancé ma marque à 25 ans et à 26 ans, LVMH est venu me chercher : si je me plains, je peux franchement aller me coucher. Evidemment, j’ai eu plein de soucis mais cela fait partie du job quelque part. C’est dur mais c’est la vie. J’ai approché le monde de la maroquinerie puisque le cuir est l’essence de Loewe, j’ai appris à faire un sac, à toucher des matières extraordinaires. Ce sont des étapes de vie, des passages, on mûrit, on grandit, on ne peut pas toujours rester au même endroit parce qu’on s’embourgeoise. Et l’embourgeoisement tue la créativité. Ce projet-ci, je le défends à mort, ce que je ne faisais plus finalement. Je reste fidèle à moi-même depuis le début ; je n’habille jamais des gamines, plus des femmes à partir de 30 ans assumées, vécues, élégantes, chics mais aussi pragmatiques. Ici, je suis spontanément arrivé à un résultat plus jeune. » Une nouvelle énergie.

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