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grand angle

De la laine bouillie à la saucisse bio

Claire-Lise Buis

Mis en ligne le 10/12/2009

La défense de l’environnement est une ancienne préoccupation allemande. Mais la culture écolo a bien changé, chez le voisin, depuis son émergence dans les années 70-80.

Les enfants l’adorent!", sourit Petra en désignant le bonhomme de bois placé sur le trottoir. La mascotte est née dans le cadre d’une action de défense de la nature. Elle doit veiller, symboliquement, à ce que les rivages de la Havel, un affluent de l’Elbe qui coule à l’ouest de Berlin, ne soient pas livrés aux constructeurs peu scrupuleux. "Ils font disparaître les martins-pêcheurs", complète la secrétaire de la "Ligue verte" (Grüne Liga).

Dans les locaux du réseau associatif, on offre le café pour préparer une longue journée. Copenhague est loin. Il faut envoyer le journal à l’impression, organiser les activités de la semaine - le marché de l’avent de la Kollwitzplatz. Au mur, des champignons, des poissons rares. Les affiches sont un peu jaunies.

Le vrai trésor de la Ligue verte, c’est la bibliothèque: elle abrite les archives des militants écolos de l’ancienne RDA, à la tête des mouvements d’opposition au régime dans les années 80. "Les visiteurs sont souvent bien renseignés. Ou cherchent des informations pratiques", explique Anke Ortmann, porte-parole. Elle n’ira pas au Danemark : "C’est inutile. Il faut s’occuper du long terme, sensibiliser les enfants par exemple".

Quelques mètres, une autre porte, d’autres défenseurs de la nature. A Prenzlauer Berg, ce quartier huppé et branché du Nord de la capitale, les anciens et les modernes de l’écologie se partagent le même trottoir. "Bio-Berlin" vend du müesli, bien-sûr. Mais aussi des légumes sans pesticides, du lait de la région, de la pâte à tartiner labellisée "commerce équitable". De telles enseignes ont poussé partout, ces dernières années, pour satisfaire une clientèle dont le pouvoir d’achat est à la mesure de sa sensibilité pour les problèmes environnementaux: élevé.

Même la saucisse typiquement berlinoise, saupoudrée de curry, et le Döner Kebab - en-cas bon marché et gras des citadins pressés - s’achètent désormais en version écologiquement correcte. Au Fresh’n Friends, tout est fait pour attirer le chaland, malgré des prix déraisonnables. "Jeune, frais et sexy. Sept jours sur sept", dit la pub. Hormis les salades et l’inévitable tofu, on y trouve aussi des surgelés. "Tu préfères les gâteaux au gingembre?" lance une jeune femme à son ami, lunettes noires et style faussement négligé.

La culture écolo n’est plus ce qu’elle était, au pays des anti-nucléaires, du naturisme et des premiers députés verts, qui, à l’époque, siégeaient en baskets au Bundestag. La République fédérale a désormais aussi ses "lohas". Le terme, venu des Etats-Unis et acronyme de "Life of Health and Sustainability", désigne les adeptes d’un style de vie tendance, alliant consommation et respect de la nature. Connus en Allemagne depuis une étude publiée en 2007 sur les "néo-Verts", ils ont radicalement changé l’image du militant d’autrefois, tricotant lui-même ses chaussettes de laine bouillie et renonçant à son confort pour sauver la planète.

Plutôt que de se priver, le "lohas" préfère dépenser intelligemment. Et sainement. Là où son prédécesseur s’enchaînait sur les rails au passage des wagons de déchets nucléaires, il choisit d’appartenir au réseau Utopia, une organisation fondée par une ancienne publicitaire, Claudia Langer, pour défendre "la consommation stratégique et durable". "Buycott au lieu de boycott", résumait un de ses membres, entre deux verres de champagne, lors d’une réception organisée fin novembre.

Paradoxe ou signe du changement: les anciens magasins de produits naturels, inspirés par la philosophie dite "anthroposophique" du début du XXe siècle, perdent des clients. Rien que dans la capitale, 111 des 1644 "Reformhäuser", où médecines douces et spiritualité sont à l’honneur, ont fermé en 2008. Ce qui ressemble à une mode furtive, réservée aux élites urbaines et à une certaine "biohème", inspirée par les magazines américains, traduit en fait des changements sociétaux qui concernent toute l’Allemagne.

Loin de Berlin, dans les villages estampillés "écologiques", on s’est adapté au marché et aux nouvelles technologies. Les communautés autogérées continuent d’exister sur un mode traditionnel. Aux "Sept tilleuls", dans le Land de Saxe-Anhalt, on privilégie la nourriture végétalienne, le chauffage au bois. Mais à Jühnde, une bonne centaine de kilomètres vers le sud, c’est une installation sophistiquée qui permet aux 1 100 habitants de vivre en autarcie énergétique.

L’Est n’est pas en reste lorsqu’il s’agit d’adopter des modes de vie et de production à la fois écologiques et modernes: à Brodowin, dans le Brandebourg, l’agriculture biologique est devenue l’image de marque du village, une fois la coopérative dissoute. Surtout, on a pensé au Berlinois stressé: il peut commander son panier de provisions sur Internet puis se le faire livrer. Outre ces initiatives locales, le marché de la construction témoigne aussi des transformations de la culture écologique en Allemagne.

Le torchis et les habitations en bois façon chalet ont été remplacés, dans les plans des architectes, par des matériaux plus esthétiques. Deux hommes sont devenus des célébrités, dans ce secteur en pleine extension. Rolf Disch a conçu des bâtiments au bilan énergétique positif: non seulement ses constructions ne sont pas dévoreuses d’électricité et de chauffage, mais elles en produisent grâce à des installations solaires.

Autre figure de l’architecture écologique en Allemagne, Wolfgang Sobek propose des solutions à tous les "lohas" fortunés. Son organisation, la Société allemande pour la construction durable, compte plus de 640 membres et vient de mettre en place un nouveau mécanisme de certification - une sorte de label "bio" pour le marché immobilier.

Beaucoup voient d’un mauvais œil ce qu’ils jugent être un embourgeoisement de l’écologie, autrefois fondement d’une attitude protestataire, aujourd’hui courant dominant idéologiquement mou. Car les transformations des mentalités et des comportements ont leur pendant dans l’univers politique.

Les Verts, nés des mouvements sociaux et anti-nucléaires des années 70-80, ont non seulement abandonné leur statut d’opposants au système, depuis leur participation au gouvernement de Gerhard Schröder, mais ils forment aujourd’hui des coalitions avec les partis du centre-droit, au niveau local et régional.

"La conscience pour les problématiques de l’environnement a retrouvé le niveau élevé du milieu des années 80", analyse Udo Kuckartz, professeur à l’Université de Marburg. "Mais on observe une privatisation forte des attitudes en lien avec celle-ci", poursuit le sociologue. "Les gens sont prêts à faire des investissements importants pour eux-mêmes, pas à descendre dans la rue".

Anke Ortmann confirme en évoquant son expérience quotidienne à la Ligue verte: "L’écologie est devenue pour certains bien confortable".

De quoi mettre en rage les plus radicaux. Tout Prenzlauer Berg avait été choqué, en juin dernier, lorsque des militants d’extrême gauche avaient mis le feu à une maison "durable" en construction. "Nous n’avons même pas de voiture! ", s’était exclamée une habitante, comme pour suggérer "nous sommes des vôtres".

Pas de répit, pourtant, pour ces bourgeois d’un nouveau genre. Les stratégies marketing qui tablent sur la bonne conscience des "lohas" commencent, par ailleurs, à faire l’objet de critiques. Dans un livre qui vient de paraître intitulé "La fin du conte", la journaliste Katrin Hartmann dénonce les trucs et astuces des publicitaires. Son meilleur exemple: Krombacher. Le fabriquant de bière annonce fièrement sauver la forêt amazonienne en reversant 4 centimes par casier à bouteilles à l’organisation WWF. Mais la marque sponsorise en même temps les courses de Formule 1.

De telles flagorneries ne viennent pas, visiblement, ternir l’image que les Allemands ont d’eux-mêmes lorsqu’il s’agit de désigner les meilleurs élèves de la planète. Le frais émoulu ministre de l’Environnement Norbert Röttgen, n’a cessé d’insister, en prélude au sommet de Copenhague, sur le "rôle précurseur" de son pays. Angela Merkel soigne aussi son image de "chancelière verte", même si ses projets au niveau national sur l’avenir du nucléaire sont encore peu définis. Les associations, qui avaient manifesté juste avant les élections et redécouvert ainsi leur dynamisme frondeur d’antan, restent sur le qui-vive.

D’après une étude, 91% des Allemands jugent la protection de l’environnement "importante". S’ils ne sont pas tous prêts à changer leur comportement, ils sont en tous les cas convaincus de leur avance sur les autres. "L’écologie a toujours joué un rôle d’identification positive", explique Udo Kuckartz. A la Ligue verte comme au Fresh’n Friends. Parmi les anciens routiers des Verts comme chez les biohémiens de Prenzlauer Berg.

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