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copenhague
Autopsie d’un désaccord
Gilles Toussaint
Mis en ligne le 21/12/2009
La 15e Conférence des Nations unies sur le climat s’est achevée dans la douleur et la confusion la plus totale samedi en fin d’après-midi, au terme d’une nuit agitée qui a vu les délégués des différents pays se déchirer, voire s’invectiver, lors de l’ultime séance plénière où ils étaient appelés à avaliser le projet d’accord politique tombé la veille au soir. Tout en nuances, le Soudanais Lumumba Di-Aping, négociateur du G77, a notamment comparé le texte en question à l’Holocauste... Suscitant de nombreuses réactions indignées dans l’assemblée.
Finalement, au terme de tractations sans fin, la présidence de la Conférence a annoncé qu’elle "prenait acte" de l’accord de Copenhague, ce qui lui donne une validité juridique, bien qu’au yeux de certains spécialistes celle-ci soit affaiblie. Une liste mentionnant les pays favorables et opposés à ce texte va être établie et sera jointe au document. Plusieurs parties (parmi lesquelles le Vénézuela, la Bolivie, Cuba le Soudan ou encore Tuvalu) y demeurent en effet farouchement opposées, estimant que cette décision ne respecte pas les règles des Nations unies.
Il s’agit donc d’un accord politique qui entérine un désaccord, en quelque sorte... Et dont le contenu est loin des attentes qui reposaient sur ce sommet et des recommandations prônées par les scientifiques pour maintenir les réchauffement climatique à un niveau n’exposant pas nos sociétés à des situations potentiellement explosives - tant sur le plan environnemental que social - au cours des décennies à venir.
1 Qui a élaboré ce document ? Le fait est que, tombé du ciel à un moment où la situation semblait perdue, celui-ci ressemble à un coup de force imposé par un groupe de chefs d’Etat pour tenter de sauver la face à tout prix. Difficile d’y voir tout à fait clair, mais il semble que le texte résulte de consultations menées par les Etats-Unis avec les dirigeants d’un cercle d’une trentaine de pays censés représenter les grands groupes continentaux et régionaux: Chine, Inde, Brésil, Afrique du Sud, Japon, Australie, France, Allemagne, Royaume-Uni, Espagne, le Portugais Barroso pour la Commission européenne ... Il est également piquant de voir tant Barack Obama que Nicolas Sarkozy organiser des conférences de presse - qui se sont tenues hors de l’enceinte du centre de conférence, histoire peut-être d’éviter d’avoir à affronter une certaine hostilité ? - pour annoncer un accord qui n’était ni totalement finalisé, ni adopté par l’ensemble des parties en séance plénière.
2Que dit ce texte ? De quoi tenter de contenter un peu tout le monde, en fait, à l’exception notable de l’Union européenne qui n’y retrouve quasiment aucune de ses exigences: pas plus de trace d’engagements chiffrés de réduction des émissions de gaz à effet de serre en 2020 qu’en 2050; pas de caracatère légalement contraignant... La locomotive européenne dans la lutte contre le réchauffement climatique est tombée en rade en gare de Copenhague. Tenant sur trois pages, la déclaration finale reconnaît simplement le point de vue scientifique selon lequel il conviendrait de limiter le réchauffement planétaire à 2°C. A quel horizon ? Par rapport à quelle année de référence ? Ce n’est pas précisé. Il se contente de mentionner la nécessité d’atteindre un pic des émissions "aussi tôt que possible " , alors que les scientifiques parlent de 2015. Les pays industrialisés définiront à leur gré les objectifs de réduction qu’ils entendent viser pour 2020 et les communiqueront au secrétariat de la Convention climat d’ici le 31 janvier prochain. Ce qui correspond aux souhait des Etats-Unis. Les pays émergents et en développement, pour leur part, communiqueront "tous les deux ans" les actions de réduction des émissions qu’ils entreprennent sur base volontaire. Ce rapports pourront faire l’objet de "consultations internationales et d’analyses" dans le respect de la souveraineté nationale, c’est-à-dire qu’ils ne pourront être soumis à un véritable processus de vérification internationale. Ce qui correspond aux souhaits de la Chine. Sur le plan du financement, les pays développés s’y engagent à dégager une aide de 10 milliards de dollars (6,9 milliards d’euros) par an en 2010, 2011 et 2012 pour aider les pays pauvres pour faire face aux conséquences du changement climatique. Ce qui répond aux attentes des pays les moins avancés. A plus long terme, il reconnaît "l’objectif de mobiliser collectivement" une aide à 100 milliards de dollars par an (69 milliards d’euros) d’ici 2020. Sans que la provenance de cet argent soit précisée et sans que l’on sache s’il s’agira de fonds réellement additionnels ou d’un recyclage partiel de l’aide au développement. Le programme de lutte contre la déforestation est cité sans aboutir sur quoi que ce soit de concret. Le Protocole de Kyoto n’est évoqué qu’à titre anecdotique, sans que l’on sache ce qu’il adviendra de ses acquits (objectifs contraignants, mécanismes de contrôle, sanctions... ).
3A qui incombe ce gâchis ? A Voltaire, Walter. D’aucuns pointent du doigt l’inflexibilité de la Chine et de l’Inde. D’autres dénoncent le discours très fermé de Barack Obama qui, après une certaine ouverture manifestée par Hillary Clinton sur les questions financières, aurait braqué les Chinois. Tout comme certains propos de Monsieur Sévère (Todd Stern, l’envoyé spécial des Etats-Unis pour le changement climatique). D’autres encore relèvent la médiocrité de la présidence danoise chargée de piloter les débats lors du sommet. Enfin, l’expert français Pierre Radanne constate quant à lui que le cadre onusien qui prévoit des décisions à l’unanimité montre ses limites alors que le "climat est devenu le premier sujet à solidarité mondiale obligatoire." "Ce siècle nous pose des questions, nous devons y répondre. C’est ça ou la guerre. Il va falloir reconstruire un processus de négociations."
4Quel bilan tirer de ce sommet ? Pas brillant. Dans les rangs européens, certains "sherpas" travaillant depuis des mois à cet accord se disaient dépités, voire dégoûtés. Et ne parlons pas des ONG (Oxfam, Greenpeace...). D’autres, dont le vice-président du Giec Jean-Pascal van Ypersele, y voient un moindre mal. "C’est un pas dans la bonne direction. Il faut un petit peu faire confiance à l’accord politique qui reprend des termes assez forts et déterminés. Il faut les prendre au pied de la lettre. Et puis il ne s’agit pas des propos d’un seul homme politique, mais d’un groupe. Cet accord sera ouvert à signature, on va demander aux chefs d’Etats et des gouvernements du monde s’ils s’engagent par rapport à ce texte. C’est quand même important. Cette décision devrait aussi donner du poids à Obama pour faire passer sa loi climat nationale et l’Europe devrait porter son objectif de réduction en 2020 de 20 % à 30%."
5 Et maintenant ? Cette décision reste une pièce de base que l’on va tenter d’étoffer et d’améliorer pour la transformer en un nouveau traité qui succéderait à Kyoto. Légalement contraignant? Cela semble illusoire en l’état. Une réunion de négociations intermédiaire devrait se tenir à Bonn en juin ou juillet 2010, avant la Conférence de Mexico en décembre. Ironie de l’histoire, la présidence de l’Union européenne sera alors occupée par la Belgique qui avait déjà été confrontée au même scénario en 2001, quand les réunions de Bonn (déjà) et de Marrakech avaient permis de sauver un protocole de Kyoto en état de mort clinique. D’ici là, vu la fatigue extrême dans laquelle se trouvaient les protagonistes (mais aussi de nombreux observateurs et journalistes) à la fin de ce psychodrame, on ne peut que leur recommander une bonne tisane relaxante avec une cuillère de miel (bio) histoire de faire passer l’amertume. Et un gros, très gros, très très gros, dodo.
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