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Réchauffement climatique

Le château d’eau tibétain

Sabine Verhest

Mis en ligne le 22/12/2009

Les plus grands fleuves d’Asie prennent leur source au Tibet. Or, les glaciers et le haut plateau sont très menacés par le réchauffement.

Mont Everest. Les nuages se déchirent, Qomolangma - comme on l’appelle en tibétain - sort lentement de la brume, dévoile ses courbes et ses angles, ses glaciers et ses séracs. Au-delà du baraquement militaire chinois, le drapeau rouge et jaune flotte au vent, conquérant, sur un champ de cailloux. Car la langue de glace qui coulait au pied de l’Everest a perdu 100 mètres entre 1921 et 2008.

Mont Kailash. Les pèlerins marchent d’un bon pas, malgré la haute altitude, revigorés par une tasse de thé ou les bouffées d’une cigarette. Portés par la foi. Pour s’assurer une vie meilleure, ces hommes, femmes et enfants parcourent les 52 kilomètres autour du Mont Kailash, planté comme un phare face à la chaîne himalayenne. Des Tibétains ont installé quelques tentes pour ravitailler les dévots. Détritus et boîtes de nouilles lyophilisées s’amoncellent dans les rus qui ruissellent du haut plateau.

Ces deux tableaux révèlent l’ampleur d’un même défi, celui de l’avenir de tout le continent asiatique, si pas de la planète.

Une délégation non officielle du Toit du Monde s’est rendue à Copenhague, en marge de la conférence de l’Onu sur le climat, pour attirer l’attention sur ce "troisième pôle" que constitue le haut plateau tibétain : ses 46000 glaciers en font la troisième réserve d’eau douce de la terre, après l’Arctique et l’Antarctique. La plupart des grands fleuves asiatiques y prennent en effet leur source. De la seule région du Mont Kailash en naissent quatre : le Karnali (qui se jette le Gange en Inde), le Brahmapoutre (qui termine sa course dans le golfe du Bengale), l’Indus et le Sutlej (qui ne forment plus qu’un au Pakistan). Des entrailles du haut plateau jaillissent aussi le Yan-tsé, le fleuve Jaune, la Salouen, l’Irrawaddy et le Mékong. Ces "fleuves puissants peuvent apporter la paix et la prospérité ou la misère et le chagrin à douze pays au moins", explique Hemanta Mishra, le président de l’organisation Bridge Fund. (1)

Du Pakistan au Vietnam, pas moins de 85 % des Asiatiques puisent leur eau dans une rivière qui prend source au Tibet. Les glaciers et monts enneigés de l’Himalaya "fournissent de l’eau propre à la consommation humaine, irriguent les champs, génèrent de l’électricité". On le comprend aisément, maintenir le pouvoir sur la région revient à détenir le pouvoir sur la vie et la paix de tout le continent. La préservation et la gestion de l’environnement y sont par conséquent fondamentales.

Mais les glaciers de l’Himalaya, comme le permafrost du haut plateau tibétain, sont également extrêmement vulnérables. "L’impact des changements climatiques se révèle plus sévère ici que dans n’importe quelle autre région montagneuse", estime Hemanta Mishra. Selon le Panel international sur les changements climatiques (Giec), les glaciers de l’Himalaya risquent de disparaître en 30 ans. "Au moins 500 millions de personnes en Asie et 250 millions en Chine sont menacées par la fonte des glaces du plateau tibétain", déclarait en 2008 le président du Giec, Rajendra Pachauri. Comme la Chine, ses pays voisins risquent ainsi des inondations et des glissements de terrain à court terme, ainsi que des pénuries d’eau à long terme. Ce qui ne va d’ailleurs pas sans poser de questions sur l’avenir de projets pharaoniques comme le Barrage des Trois Gorges sur le Yan-tsé.

"Aucune autre région n’illustre mieux les dangers d’une guerre de l’eau que le plus vaste des continents", pense Brahma Chellaney, professeur d’études stratégiques à New Delhi. "Selon un rapport de l’Onu datant de 2006, l’Asie dispose de moins d’eau fraîche - 3920 m3 par habitant - que n’importe quel autre, Antarctique excepté."

La situation se révèle dès lors plus qu’alarmante. "Une solution politique (pour le Tibet) peut attendre", "le fait de porter atteinte à l’environnement, année après année, exige vraiment que l’on prenne des mesures, c’est très, très important", a été jusqu’à déclarer le Dalaï Lama le 18 novembre dernier à Rome, en marge du sommet mondial pour l’alimentation. Les Chinois, qui dirigent la région, sont à cet égard dans le collimateur. Associés à l’acteur Richard Gere, président de l’organisation International Campaign for Tibet, les politiciens belges Juliette Boulet, Georges Dallemagne et Xavier Baeselen ont récemment attiré l’attention sur "les extractions minières et gazières à grande échelle, accompagnées de l’utilisation de produits chimiques qui contaminent les sols et l’eau", "les inquiétants déplacements et sédentarisations des nomades tibétains, afin notamment de faciliter la construction de grandes infrastructures" ou encore "la déforestation".(2) "Ces constats alarmants", écrivent-ils, rendent "légitime le souhait d’implication des populations locales, et en particulier celle des nomades, dans les prises de décisions relatives à l’utilisation des ressources naturelles du Tibet telles que les minerais, l’eau, les forêts, les montagnes et les prairies."

(1) Le Centre d’études stratégiques de La Haye a organisé, le 5 juin dernier, une conférence consacrée aux implications stratégiques et environnementales de la gestion de l’eau sur le plateau tibétain.

(2) "Tibet, troisième pôle", Le Soir, 8 décembre 2009.

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