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Le héros de la Brent Spar
Marcel Linden, Correspondant en Allemagne
Mis en ligne le 14/08/2010
Greenpeace a sombré dans le Golfe du Mexique, écrit le "Frankfurter Allgemeine", en s’étonnant que les "éco-guerriers" n’aient pas pu profiter de la défaillance de BP et de l’administration Obama. Le journal rappelle combien la contre-performance d’aujourd’hui contraste avec le grand succès de 1995, quand Greenpeace avait réussi à empêcher l’immersion de Brent Spar.
Le héros de Brent Spar, c’était Thilo Bode. L’Allemand, âgé de 63 ans, avait été chef de Greenpeace Allemagne de 1989 à 1995 et de Greenpeace International à Amsterdam de 1995 à 2001. En 2002, il fonda "Foodwatch", une organisation qui mène des campagnes contre des abus alimentaires.
Le docteur en sciences économiques est l’unique personnalité connue du monde des ONG en Allemagne. Bode ne peut pas du tout être comparé à José Bové, l’altermondialiste français. Le militant anarcho-syndicaliste, qui a subi une série de condamnations pour avoir arraché des plantes OGM, ne passerait pas du tout la rampe en Allemagne où il n’y a pas de tradition libertaire et où on respecte la loi. Certes, les verts allemands, qui sont nés du mouvement anti-nucléaire, ont bloqué des rues et des rails. Mais ceux qui ont livré bataille aux forces de l’ordre étaient des "autonomes" violents d’extrême gauche.
En Allemagne il n’y a pas non plus de mouvement altermondialiste. Le terme même n’existe pas. Le pays, premier exportateur du monde à côté de la Chine, profite trop de la mondialisation pour la remettre en cause. Thilo Bode approuve lui aussi la mondialisation, à condition toutefois que les pays industrialisés ouvrent leurs marchés agricole et textile aux pays du Tiers Monde. Comme la plupart de ses concitoyens, il trouve scandaleux que la politique agricole commune accapare toujours plus de la moitié du budget de l’Union européenne. Le maître-mot de cet idéaliste pragmatique est "efficacité".
Dans son ouvrage "La démocratie trahit ses enfants", paru en allemand en 2003, il avance que "les grands problèmes de l’humanité ne pourront être résolus qu’avec les groupes mondialisés, pas contre eux et pas sans eux". Il loue expressément les anciens chefs de BP et de Shell, qui avaient déjà reconnu l’effet de serre pendant les années 90. "Mon grand plaisir est de surmonter l’opposition des grands", a-t-il confié au "Spiegel".
Il admet que l’opération Brent Spar n’a pas été un plein succès. En effet, Greenpeace s’était trompé en affirmant que l’installation pétrolière contenait 5 500 tonnes de pétrole ; en réalité, il y avait moins de 100 tonnes à bord. Bode explique qu’après l’incident, Greenpeace a réorganisé le travail de ses laboratoires et l’organisation des campagnes. En 1998 les pays concernés interdirent l’immersion d’installations pétrolières dans l’Atlantique Nord.
Dans son livre, Bode explique comment il a appris à composer avec les médias. En 1991, "Der Spiegel" avait critiqué Greenpeace. L’article avait fait le tour du globe. Plus tard, Bode avait invité à déjeuner la rédactrice de l’article et lui avait demandé pourquoi elle l’avait si mal traité ; elle lui avait répondu : "Pour des raisons dramaturgiques, la story avait besoin d’un scélérat".
Il rappelle comment, en 1995, l’organisation avait roulé le service secret chinois en organisant une manifestation-éclair contre les essais nucléaires sur la place Tienanmen de Pékin : un cameraman avait échappé à l’arrestation et remis son matériel vidéo à Reuters à Hong-Kong. Sa confrontation avec l’ambassadrice chinoise à La Haye n’était pas banale non plus : Greenpeace avait indisposé Pékin en annonçant qu’un de ses navires allait pénétrer dans ses eaux territoriales. Bode avait dit à l’ambassadrice : "Madame, nous ne voulons pas perdre la face". Elle l’avait surpris en répliquant : "Nous non plus ne voulons pas perdre la face". En fin de compte la marine chinoise arraisonna le navire sans incident.
Savoir Plus
Le chef de Foodwatch
Foodwatch , l’organisation non gouvernementale fondée par Thilo Bode à Berlin en 2002, s’évertue à attirer l’attention des consommateurs sur les travers de la production et de la distribution alimentaire. En 2006, elle fit campagne contre McDonald’s, qui vantait ses petits pains sans additifs chimiques. Le groupe du fastfood dut concéder que ses petits pains contenaient bien des additifs. Il y a deux ans, Foodwatch amena les autorités allemandes à abaisser le plafonnement des traces d’uranium dans les eaux minérales servant à la préparation de nourriture pour bébés. Thilo Bode écrivit en 2007 un bestseller sur l’alimentation(1). Toutefois, Foodwatch a du mal à percer à côté des influentes associations de défense publiques des consommateurs.
(1) Thilo Bode: "Abgespeist". Edition S, Fischer.
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