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Equateur

Dites-leur avec des fleurs

Gilles Toussaint

Mis en ligne le 09/10/2010

En Equateur, les Kichwas ont entamé un bras de fer avec l’Etat et les pétroliers. Refusant de sacrifier leurs terres et leur culture pour quelques barils de pétrole.

Osons le jeu de mots : c’est un peu l’histoire du pot de fleurs contre le pot de fer. Une lutte tellement disproportionnée que l’issue paraît inéluctable. Ce combat, c’est celui qu’a choisi de mener la communauté kichwa de Sarayaku - un peuple indien d’Amazonie équatorienne - qui refuse de voir ses territoires ancestraux livrés à l’exploitation des compagnies pétrolières, ses droits et ses traditions foulés aux pieds. Un combat d’autant plus noble qu’il est pacifique. Pour protéger leurs terres de cette invasion et attirer l’attention de l’opinion publique nationale et internationale sur une situation qui déborde largement leur cas personnel, ceux-ci ont opté pour une stratégie hautement symbolique : "clôturer" le pourtour de leur territoire à l’aide d’une ceinture d’arbres à fleurs. Un message de paix végétal dont la portée se veut universelle. Une "frontière de vie" qui, espèrent-ils, fera de ces 185 000 hectares de forêts un sanctuaire inviolable et sacré.

Porte-parole du village de Sarayaku, José Gualinga achève un séjour de plusieurs semaines en Europe (lire "Repères") durant lequel il a multiplié les rencontres. Avec le calme et la détermination de ceux qui ont foi dans la justesse de leur cause, il explique inlassablement les origines de ce bras de fer. "Les compagnies ont commencé à s’intéresser à notre territoire, il y a une vingtaine d’années, mais contrairement à d’autres qui se montrent indécis et prêts à négocier, notre peuple a pris la décision très ferme de conserver l’intégrité de ses forêts et de son territoire, raconte-t-il . Nous connaissions les expériences très dures survenues au nord de l’Amazonie équatorienne. Deux peuples indiens ont disparu à cause de l’exploitation pétrolière. Ils ont disparu suite à la destruction des fleuves et des forêts qui étaient à la source de leur alimentation; à la pollution, à l’arrivée de maladies et à l’usurpation de leurs terres."

Depuis 1992 et la marche des communautés indiennes sur Quito, la Constitution équatorienne reconnaît pourtant les droits collectifs des peuples autochtones, qui doivent être consultés avant que tout projet ne puisse s’implanter sur leurs terres. Un principe dont ne semble guère s’embarrasser l’Etat. "En 1996, il a passé des accords avec une compagnie française sans que nous soyons associés à ces discussions. En 2003, les ouvriers de cette compagnie sont entrés sur notre territoire accompagnés par l’armée pour procéder à des opérations sismiques. Ils voulaient nous obliger à nous regrouper dans le périmètre central du village en disant qu’ils ne garantissaient pas la sécurité au-delà. C’était impensable. A partir de là, tout s’est déclenché", poursuit le fils du Yachak (chaman) Don Sabino.

Face à cette tactique d’encerclement, les 1 200 habitants de Sarayaku déclarent l’état d’urgence et organisent la contre-offensive. Toutes les activités se paralysent. Hommes, femmes, enfants, vieillards se dispersent aux limites du territoire pour y établir "des camps de paix". L’armée répond en empêchant les Kichwas de circuler librement sur les fleuves et d’aller faire part de leur désarroi aux autorités de la province. La compagnie pétrolière tente de fissurer la communauté via la corruption et des pressions exercées par l’intermédiaire de peuples indiens voisins. Trois participants aux camps de paix sont capturés et torturés. Et certains dirigeants de Sarayaku, dont José Gualinga, essuient des menaces de mort répétées. La situation se dégrade à tel point qu’Amnesty International dénonce publiquement ces faits et leur accorde "sa protection". " L’Etat et la compagnie ont mené une véritable campagne de désinformation et de dénigrement en faisant courir le bruit que nous étions de guérilleros agressifs. Un peuple composé de sauvages antiprogrès qui contrait le développement du pays ", se désole notre interlocuteur.

Ce "siège" va durer trois mois. Une période "très dure physiquement et moralement" pour tous les membres de la communauté. Le salut, temporaire du moins, viendra finalement d’une décision judiciaire. La Justice équatorienne ne répondant pas à leurs appels, les Kichwas se sont, en effet, tournés vers la Cour interaméricaine des Droits de l’Homme. Cette dernière juge la plainte recevable et va décider d’une série de mesures provisoires qui vont pousser le pétrolier à battre en retraite. Parmi celles-ci, l’obligation - non exécutée à ce jour - de retirer les quelque1 400 kg d’explosifs qui ont été enfouis dans le sol de Sarayaku ou encore l’obligation pour l’Etat équatorien de respecter les droits fondamentaux de José Gualinga et des siens. Sept ans plus tard, le processus judiciaire est toujours en cours et devrait connaître de nouveaux développements dans le courant de l’année prochaine. Les Kichwas demandent réparation pour les dommages matériels et immatériels qu’ils ont subis, avec l’espoir que la décision qui sera rendue consacrera l’autonomie de leur territoire. Un cas de jurisprudence qui bénéficierait a tous les peuples autochtones du continent.

Symbole de cette résistance, "le grand chemin vivant des fleurs" prend racine, plant après plant. Une soixantaine de kilomètres ont déjà été balisés, montrant au monde que les peuples qui vivent dans ces forêts "sont en mouvement et qu’ils ont des choses à dire et à apporter pour la continuité de la vie et de leur vie".

Et si l’initiative Yasuni (1) portée par le président Rafaël Correa doit être appuyée, elle ne doit pas masquer le fait que le gouvernement équatorien ouvre par ailleurs l’exploitation pétrolière sur des territoires indiens qui couvrent cinq millions d’hectares de forêts, observe encore José Gualinga. "Le président Correa nous dit que nous mourrons de faim assis sur un tas d’or. Il existe une grande contradiction dans cette image du nouveau socialisme du XXIe siècle qu’il veut vendre. On veut peut-être donner des droits à tous, mais en mettant tout le monde dans le même sac. Or, dans un pays qui est pluriculturel et plurinational, il faut reconnaître la diversité, la spécificité et les droits de chacun de ces peuples. On ne peut concevoir le même mode de développement ou la même façon de vivre pour tout le monde."

(1) Un projet qui envisage d’abandonner l’exploitation pétrolière dans une zone riche en biodiversité en échange de compensations financières de la part des pays industrialisés.

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