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Mode éthique rime avec politique

Aurore Vaucelle

Mis en ligne le 22/01/2011

La mode éthique n’est pas une lubie et entend bien le faire entendre. Elle pose la question du coût de la mode, un coût humain en premier lieu.
Entretien

Fin du mois de septembre dernier, se tenait à Paris la semaine de la mode éthique dénommée "Ethical Fashion Show", le nom anglicisé devant attirer le chaland. L’événement avait lieu du côté des Docks en Seine, dans les murs au design moderne de la nouvelle Cité de la Mode ; les intervenants étaient nombreux et le showroom de créateurs bien pourvu. Pourtant, la foule des journalistes mode ne s’y bousculait pas, et ce n’est pas parce que l’endroit était excentré ou compliqué à trouver. Pour preuve, le lendemain, la foule était immense pour assister, dans le cadre de la prestigieuse fashion week parisienne, à des défilés, mais cette fois-ci tout ce qu’il y a de plus sérieux.

La mode éthique est pourtant en elle-même tout ce qu’il y a de plus sérieux, avec ses intervenants issus des milieux de la création et de la distribution textile, avec ses observateurs, universitaires, et avec ses créateurs au talent (surtout méconnu et) varié. Et elle avait des choses à dire cette année encore, en résonance avec l’actualité du moment.

En septembre dernier, au même moment, mais un peu plus loin que Paris, le Bangladesh connaissait de très grandes manifestations sociales. Les travailleurs bengalis, épuisés par les conditions de travail déraisonnables mettant en cause non pas leur vie mais leur survie, se révoltaient et demandaient une augmentation du salaire minimum, pour les travailleurs du textile.

La mode telle que nous la consommons aujourd’hui pose question. Si des vêtements ultramode peuvent être dégotés à bon marché, il faut bien avoir tiré sur les coûts à un endroit de la chaîne de production. A Joseph Thouvenel, secrétaire général adjoint du syndicat français CFTC, et chargé des affaires économiques et de l’Europe/International, présent lors des débats organisés par l’Ethical Fashion Week, nous avons posé la question du coût véritable de l’actuelle mode bon marché.

Cent millions de travailleurs du textile se situent en Asie, fabriquant 60 % de la production mondiale et percevant 3 % des recettes. Que nous disent ces chiffres ?

L’évolution économique, le fait que des gens travaillent à l’exportation dans un certain nombre de pays fait que le travail, l’ingéniosité et le temps que les travailleurs passent, ce n’est pas eux qui en tirent les bénéfices. Il s’agit d’une exploitation éhontée de femmes et d’enfants et même d’un appauvrissement. En fait, ces travailleurs, qui vivaient jusque-là modestement à la campagne perdent leur liberté dans les villes. On leur fait payer le logement pour travailler à proximité de leur usine.

Le travailleur s’endette pour travailler ?

On recrée les conditions du sous-prolétariat du XIXe. Il y a un tout un processus, que j’ai observé notamment au Vietman : il y avait une présentation officielle avec des horaires et des conditions de travail officiels. Tombé par hasard sur un Français sur place, j’ai pu observer le travail dans le cadre non officiel. Les travailleuses de l’usine qui quittaient leur poste pour aller aux toilettes étaient taxées. Au fur et à mesure de leur travail, elles pouvaient accumuler frais (le bol de riz fourni, le loyer obligatoire) et amendes. Une grande partie de leur salaire est absorbée, on en fait des esclaves.

La révolte au Bangladesh et la difficulté du gouvernement à augmenter le salaire minimum de peur de perdre son marché posent le problème du pouvoir d’influence des multinationales implantées sur le terrain.

Quand on considère ce qui est redistribué à ceux qui fabriquent vraiment (cf. épinglé prix salarial du jeans), on s’aperçoit que les marges sont considérables, et qu’il est tout à fait possible de continuer à attirer les entreprises, mais aussi d’augmenter les salaires de ceux qui produisent. Quel gouvernement sensé ou non dictatorial peut accepter que son peuple puisse être surexploité pour garder ces entreprises au pays ? C’est aussi pour cela qu’à la CFTC on se bat pour la "traçabilité sociale" afin que les consommateurs que nous sommes tous aient une information simple et sachent si les normes de l’Organisation internationale du travail sont respectées (interdiction du travail des enfants, du travail forcé, salaire décent, un socle de cotisations sociales minimum et, dernier point, la liberté syndicale).

Comment la traçabilité sociale peut-elle fonctionner ?

On aimerait qu’il y ait une pastille bleue sur les produits qui respectent ces normes remplies. Cela obligerait ceux qui veulent continuer à fabriquer et exporter à respecter les minima sociaux fondamentaux. On ne peut accepter qu’une ouvrière du textile qui se blesse soit jetée à la rue et n’ait plus pour solution que la mendicité ou la prostitution. Dans des pays en développement, tel que le Maroc par exemple, le gouvernement fait en sorte depuis quelques années de développer une classe moyenne avec un système de conditions sociales décentes. Quand on a autorisé les Chinois à la libre concurrence frontale, du jour au lendemain, les efforts pour le salaire minimum, le respect des conditions sociales ont été balayés. Le consommateur, face à aux produits marocain et chinois, ne pouvait arbitrer que grâce à deux infos : la qualité et le prix. Et entre les deux produits identiques, il prenait le moins cher, car il ne savait pas que le moins cher était fabriqué sans respect de normes essentielles.

Existe-t-il à l’heure actuelle le début d’une traçabilité sociale du produit, en dehors des marques éthiques qui essaient déjà de faire ce travail ?

Les mentalités changent, le projet est bien accepté. Je pense à un grand distributeur espagnol, Zara. Un certain nombre de ses produits sont fabriqués au Bangladesh où le patron de l’usine dit clairement qu’il fait travailler des enfants. Le consommateur doit avoir cette info. S’il y a le risque d’acheter des choses fabriquées par des enfants, la majorité des acheteuses n’achèteront plus chez Zara, ou alors seulement les produits dont on est sûr qu’ils n’ont pas été fabriqués par des enfants.

Il n’y a aucune obligation de faire respecter ces normes…

Il y a ces normes de l’Organisation internationale du travail, qui ne sont que des normes de bon sens, d’ailleurs, et dont la plupart des pays disent qu’il faut les respecter. Mais la plupart de ces pays ont aussi signé des accords avec l’OMC qui précisément empêchent les clauses sociales à l’exportation. L’Union européenne n’a pas le pouvoir de dire qu’elle accepte d’importer des produits sous réserve de la garantie qu’ils n’ont pas été fabriqués par des enfants. La traçabilité sociale contourne cette interdiction, elle donne l’information et la liberté d’achat. Dans ce domaine de créativité qu’est la mode, il est tout de même possible de s’arranger pour que son plaisir ne se fasse pas sur l’exploitation des autres.

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