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L’art de parler du cochon

Agathe Mahuet (st.)

Mis en ligne le 11/02/2011

Le film “Pig Business” dénonce la production industrielle de porc. En ouverture du débat sur la réforme 2013 de la Pac au Parlement européen.

Wieckowice, 623 habitants. Dans ce village polonais du nord de la Poméranie, les enfants de l’école n’ont plus profité de la cour de récréation depuis longtemps. Exposés aux gaz nauséabonds de l’usine de viande toute proche, ils souffrent de troubles neurologiques, respiratoires, intestinaux. "Entre mars et novembre, ils pulvérisent le lisier dans les champs sans interruption; on ne peut même plus ouvrir les fenêtres", racontent les écoliers face à la caméra. Et pour cause. A moins de 200 mètres, 12 000 porcs sont entassés dans un élevage industriel dont les pratiques ont été officiellement dénoncées. Un rapport des autorités scientifiques et sanitaires a confirmé leur lien avec les maux des habitants de Wieckowice. Pourtant, leur lutte pour retrouver un environnement pur est quasi vaine : la loi polonaise sur les matières fécales porcines a évolué dès que de grandes firmes étrangères se sont installées sur le territoire; dorénavant, les déjections porcines ne sont plus considérées comme des déchets, mais comme de simples engrais.

Dans "Pig Business", l’ancienne actrice britannique Tracy Worcester remonte à l’origine de cette dégradation du monde rural polonais et de la qualité de sa nourriture, notamment ce porc, destiné aux assiettes de l’ensemble des consommateurs européens. Le coupable, pointe donc le documentaire, c’est Smithfield Foods : une entreprise américaine implantée en Pologne depuis son rachat de la société nationale Animex, en 1999. Sept ans plus tard, son président explique ses motivations à la réalisatrice : "Nous sommes dans l’agriculture parce que nous voulons faire de l’argent avec. Nous pensons que cela a un grand avenir et que la Pologne est une bonne opportunité pour mettre un premier pied dans le marché européen."

Smithfield Foods, plus grand transformateur mondial de viande de porc, pour qui le respect des normes environnementales n’est pas vraiment la première préoccupation

Le combat de Tracy Worcester continue de gagner en visibilité. Mercredi, c’est au Parlement européen que son film a été projeté, devant une assemblée de députés, de journalistes et de militants pour la cause écologique. Une diffusion organisée par trois parlementaires - le Polonais Janusz Wojciechowski, rapporteur de la commission de l’agriculture et du développement rural, le Danois Dan Jorgensen, et le Français José Bové - dans un contexte bien défini : celui de la réforme de la politique agricole commune (Pac), prévue pour 2013.

"Avec ce débat, je crois vraiment que les questions sont posées au bon endroit", confie René Louail, un fermier breton venu témoigner des conséquences d’une agriculture industrialisée à son échelle. "Dans ma région, raconte-t-il, on produit 70 % de la production sur 6 % du territoire. Cette concentration agricole pose un vrai problème sociétal et la balle est ici, à Bruxelles, au moment où l’on discute d’une nouvelle politique agricole."

Tracy Worcester a bien saisi l’enjeu du débat européen. Si elle cherche à sensibiliser chacun à l’impact social et environnemental d’industries telles que Smithfield, elle encourage surtout les citoyens européens à soutenir les députés partageant son engagement. Ceux qui "cherchent à établir une production locale pour une consommation locale", dit-elle en conclusion de son documentaire, citant notamment José Bové. Avec Via Campesina, un mouvement international de paysans, le député vert prône le modèle de la souveraineté alimentaire - le droit de chaque peuple à se nourrir avec sa propre agriculture - comme seul système viable aujourd’hui.

A la fin de la diffusion, c’est d’ailleurs lui qui entame la conférence. "Le développement des ces porcheries industrielles est dû à l’incapacité de l’Europe à réglementer le marché; cela a détruit l’emploi des petits agriculteurs et modifié l’ensemble des liens sociaux dans les régions de production."

Mute Schimpf, responsable alimentation des Amis de la Terre, renchérit en évoquant le coût environnemental du modèle agricole actuel : "Seules 20 % des protéines végétales utilisées en Europe sont produites sur le continent; 40 millions de tonnes de semences sont importées chaque année, notamment d’Amérique du Sud." Les Amis de la Terre font pression auprès des députés européens pour qu’ils rendent obligatoire le roulement des cultures.

"La législation environnementale dans son ensemble doit être renforcée", assurent de concert les intervenants. Le problème, d’après Peter Stevenson, responsable de Compassion in World Farming (CIWF) - une ONG qui encourage les pratiques d’élevage respectueuses du bien-être des animaux - c’est que "l’on a déjà quelques bonnes lois, notamment dans le domaine sanitaire, mais elles sont largement ignorées, non appliquées".

Dan Jorgensen, le député danois, rappelle pourtant que "40 % du budget de l’Europe est consacré à la Pac". En ce sens, la réforme de 2013 devra être juste et "s’inscire dans une logique durable", pour que le financement de la politique agricole par quelques 500 millions de citoyens reste légitime.

Au générique de "Pig Business", Tracy Worcester propose à chacun de n’acheter que du porc labellisé, du porc élevé selon des normes de qualité. Dans l’assemblée, une main se lève - un anonyme, qui propose plutôt de le suivre : il est végétarien.

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