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Hervé Kempf: "Réinventer la démocratie"

Grégoire Comhaire

Mis en ligne le 08/03/2011

Les élites agissent au détriment de l’intérêt général, selon Hervé Kempf.
Entretien

Hervé Kempf est journaliste au quotidien français "Le Monde", spécialiste des questions environnementales, et auteur des essais "Comment les riches détruisent la planète" et "Pour sauver la planète, sortez du capitalisme". Son dernier ouvrage, "L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie" s’inscrit dans la continuité des deux premiers. Il y dénonce la puissance d’une "caste" présente au plus haut niveau des pouvoirs politique et économique, qui empêche la société de s’atteler à résoudre la crise écologique.

Pourquoi parler d’oligarchie ?

Les Grecs ont créé la démocratie comme "le pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple" par opposition à la dictature qui est le pouvoir d’un seul homme. Mais il y a une troisième catégorie inventée par les Grecs : c’est l’oligarchie, ou le pouvoir des peu nombreux qui discutent entre eux et qui, une fois arrivés à un avis, l’imposent au reste de la société. Mon livre analyse la pertinence de ce concept et montre que nous sommes désormais dans un régime oligarchique. Un régime qui méprise la crise écologique et qui s’oppose à l’intérêt général pour maintenir sa situation de pouvoir et ses privilèges.

Les membres de cette oligarchie ne sont-ils pas conscients des enjeux environnementaux de ce début de siècle ?

Les membres de l’oligarchie sont dans l’obsession du maintien de la croissance. La croissance du PIB est en effet pour eux le moyen apparent de maintenir la vie sociale mais aussi l’instrument idéologique utilisé pour maintenir leur situation privilégiée. Le problème, c’est que cette croissance économique est devenue dangereuse, notamment parce que cet indicateur ne comptabilise pas l’impact écologique de l’activité économique.

Le livre évoque l’échec du sommet de Copenhague et parle d’une “faillite de la démocratie”.

Nous sommes face à un défi historique. La question écologique est en effet LA vraie question politique du XXIe siècle. Une question qui concerne l’ensemble des humains, même s’il y a des différences de culture et de niveau de vie. Désormais nous appartenons tous à la même société humaine. Que l’on se trouve en Belgique ou au Malawi, on sait que si on laisse se poursuivre le réchauffement climatique, l’érosion de la biodiversité, et la contamination des écosystèmes, nous devrons tous faire face à une dégradation profonde de nos conditions de vie. Or, la négociation sur le changement climatique est le lieu où cette question se pose. Pour arriver à un accord global, il faudra que les pays occidentaux diminuent leur niveau d’émission. Et cela ne pourra se faire que par la voie démocratique.

La population est-elle prête à remettre en cause l’idéologie de la croissance et le modèle économique dans lequel nous vivons ?

Nous vivons dans un système où l’appareil médiatique ne nous propose comme option que la consommation permanente. D’un côté, il y a la présence constante du discours politique sur la croissance. De l’autre, nous somme soumis à un bain publicitaire qui nous dit "Achetez plus, consommez plus, il n’y a pas d’autres voies possibles." Il y a donc un conditionnement des esprits qui est extrêmement puissant. Il y a pourtant un lent mouvement de changement de mentalité ces dernières années. Le problème, c’est qu’individuellement on a guère d’impact face à des décideurs politiques qui continuent de raisonner dans l’ancien système.

Nous sommes pourtant en démocratie. Les décideurs sont élus, et n’importe qui peut se présenter aux élections.

Le débat public est gommé du fait du contrôle par l’oligarchie des grands médias d’information. Les procédures démocratiques sont biaisées par l’importance de l’argent dans les campagnes électorales et par l’importance des lobbys qui agissent dans les coulisses des Parlements et de la Commission européenne. Sans parler de l’importance de la puissance financière par rapport à la puissance politique. Il suffit de voir le chantage opéré par les agences de notation contre certains Etats.

Comment revenir à un véritable système démocratique ?

De plus en plus de gens comprennent qu’il est plus important d’avoir des biens publics de qualité plutôt que d’accumuler les biens matériels. Il y a petit à petit un mouvement de remise en question du système dans la population mais il n’y a pas encore de véritable relais politique pour l’exprimer. Il y a aussi une dérive autoritaire du système oligarchique par la criminalisation des mouvements sociaux, le recours à la video-surveillance ou le fichage généralisé. Désormais, on est face à un choix : soit on se réengage politiquement dans la chose publique pour reconquérir la démocratie et aller vers une société qui prenne réellement en compte le défi écologique. Soit, on laisse l’oligarchie maîtriser les choses et continuer à glisser sur une même pente au détriment de toute la société.

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