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Traite de migrants dans les forêts tchèques

Christine Dupré

Mis en ligne le 11/03/2011

Des étrangers ont été exploités dans des forêts tchèques. Le scandale a été dénoncé récemment dans la presse locale.
Correspondante à Prague

Bui Dinh Chien et Le Anh Hung sont deux Vietnamiens d’une trentaine d’années. Dans un café de Pilsen,ville de l’ouest de la Bohème où vit la plus grande partie de leur communauté, ils racontent leur histoire : en 2008, ils travaillaient pour un sous-traitant dans l’automobile à Prelouc, au centre du pays. La crise économique les a mis du jour au lendemain sur le pavé, comme bon nombre d’étrangers travaillant en République tchèque.

Les deux hommes, contactés au Vietnam par une agence de recrutement, s’étaient endettés lourdement pour payer les 13 000 dollars de leur visa d’immigrants légaux. Pas question pour eux de rentrer au pays.

M. Chien et M. Hung ont participé à un forum de l’emploi à Prague, tenu dans le plus grand marché vietnamien de la capitale tchèque. Là, un exploitant forestier, Affumicata, leur a promis un salaire de 400 à 600 euros mensuels pour planter des arbres un peu partout dans le pays. Les deux hommes ont appris sur un ordinateur comment creuser un trou. Ils ont signé un contrat en tchèque... un contrat de "qualification", un contrat de stagiaires ! "Ils ont été trompés, eux qui ne connaissent pas la langue", estime Eva Peckova, qui œuvre au sein du club Hanoï en faveur des Vietnamiens présents dans le pays.

M. Chien et M. Hung affirment avoir voulu avant tout trouver un moyen de travailler légalement "en attendant que la crise passe". Les deux hommes ne s’attendaient tout de même pas à la suite : un paiement de 5 à 12 centimes d’euros par arbre planté; 60 euros à débourser pour louer leur équipement de jardiniers-bûcherons; 18 euros payés pour le travail des trois premiers jours; 240 heures mensuelles de travail harassant, sept jours sur sept, de 7h du matin à la tombée du jour... pour une "avance" de 130 euros payés à la fin du premier mois pour les plus méritants.

Puis un "salaire" de 500 euros le premier mois. "Après, plus rien, raconte M. Chien, le "patron" que nous avions les premiers jours a disparu, un autre est arrivé et a dit n’être au courant de rien. Notre seul contact permanent était un contremaître vietnamien. Il dirigeait les travaux mais n’avait pas d’argent."

Les deux hommes ont travaillé pendant six mois, espérant jusqu’au bout être payés. Logés gratuitement dans des hôtels dont les propriétaires courent toujours aussi après leur argent, ils ne recevaient qu’un bol de soupe aux nouilles par jour. Ce sont les "réserves" de leur ancien boulot dans l’automobile et la solidarité du groupe qui leur ont permis d’acheter de la nourriture.

Ces deux victimes d’une traite moderne ont fait partie d’un groupe de 600 étrangers, Vietnamiens, Roumains, Slovaques et quelques Mongols qui entre 2009 et 2010 ont travaillé dans les forêts tchèques. Marek Canek, chercheur en sociologie et spécialiste des questions migratoires, a levé le lièvre avant de contribuer à une série d’articles dans le très professionnel "Novy Prostor", un bimensuel vendu dans la rue. Pour lui, aucun doute, les autorités tchèques, gouvernement et police, sont parfaitement au courant des faits. Mais la police enquête avec lenteur sur un "délit", sur des "bizarreries administratives" plutôt que sur une affaire criminelle.

Au départ, il est vrai, Affumicata comptait parmi ses dirigeants David Mrko, un ancien policier spécialiste de la lutte contre la criminalité économique. "Et puis, ici, personne n’a envie de bouger sur tout ce qui touche aux forêts", affirme Marek Canek. "L’Office national des forêts sous-traite l’exploitation des bois à des entreprises sur le seul critère du bas coût."

Au ministère de l’Agriculture, on a reconnu qu’il était très difficile après cela de demander aux sous-traitants s’ils allaient être capables de payer leurs employés... D’ailleurs, l’argent, Affumicata n’en a plus. L’entreprise a fait faillite. Mais elle s’est réorganisée en une pyramide de sous-traitants de plus en plus difficiles à coincer.

Affumicata n’est pas une inconnue dans les "relations de travail" tchéco-vietnamiennes : en 2008, une de ses filiales au Vietnam avait perçu 2 500 000 dollars pour fournir des visas et des billets d’avion à 900 candidats à l’émigration vers la République tchèque. Les candidats en question n’ont rien vu venir. Et la police tchèque, déjà, avait classé l’affaire.

Aujourd’hui, l’intérêt manifesté par la Strada, organisation européenne qui lutte contre la traite d’êtres humains, et le début de pression médiatique sont en train de contraindre le gouvernement tchèque, lentement, à bouger.

Au plus fort de la traite, en 2009, les impayés de salaires et la fraude fiscale auraient rapporté en trois mois 1,2 million d’euros aux exploiteurs. Aujourd’hui, tous les Roumains sont rentrés chez eux. Eux qui ne parlaient pas le tchèque et ne disposaient pas des réseaux de solidarité des Vietnamiens ont payé le prix fort. A plusieurs reprises, ils avaient cessé le travail et même échangé l’essence de leurs camions contre de la nourriture dans des stations-service.

Vladimir, un Slovaque rencontré par "Novy Prostor" est devenu SDF à Prague. Ses compatriotes sont rentrés dans leur région pauvre de l’est slovaque, où ils avaient été recrutés par des trafiquants liés à Affumicata. "Une des leçons de tout cela est que les Européens et les non-Européens ont été traités de la même manière", analyse Marek Canek. "On voit bien que le discours sur la "fermeture des frontières aux migrants pour combattre les passeurs" ne tient pas la route. Ce sont les intérêts économiques qui sont chez nous derrière tout cela qu’il faut combattre !"

Les militants comme lui espèrent que les trois avocats des victimes de la traite, rétribués par une somme d’argent de l’ OSCE, finiront par leur obtenir réparation. M. Chien et M. Hung semblent, eux, résignés. Ils travaillent désormais comme auto-entrepreneurs à Pilsen, pour Tatung, une entreprise d’assemblage de téléviseurs et d’ordinateurs. Ils gagnent entre 450 et 900 euros par mois "en fonction de la charge de travail". Ils disent en vouloir davantage aux intermédiaires vietnamiens qu’aux Tchèques.

Ils souhaitent rentrer au Vietnam sitôt leurs dettes remboursées. En attendant, ils mettent en garde les jeunes de la communauté, à Pilsen, contre les offres d’embauche dans les forêts. Ils viendront à Prague en mars pour participer à une marche contre l’exploitation des migrants. En mars, avec le printemps, la forêt se réveille et la traite pourrait reprendre.

Savoir Plus

Gestion lucrative

La forêt recouvre 1/3 du territoire tchèque.Elle est constituée principalement d’épineux. Elle appartient toujours très largement à l’Etat, le travail qui s’y déroule obéit normalement à des règles strictes.L’emploi de "bûcherons" migrants permet de les contourner, de couper par exemple davantage d’arbres pour alimenter les scieries allemandes ou autrichiennes. Au plus fort de la traite en 2009, 200 de ces esclaves modernes étaient employés dans le seul parc national des Krkonose (Montagne des Géants). La gestion des forêts est si lucrative que les mauvaises langues disent ici que les bénéfices alimentent tous les partis politiques. L’Office national de Forêts se plaint régulièrement des "arnaques" perpétrés par ses sous-traitants, des exploitants choisis en raison du bas coût de leurs activités. Pour les écologistes, ces conflits médiatisés pourraient servir à préparer une privatisation des forêts, "histoire d’en finir" avec les problèmes.

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