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Tempête dans un bac à sable
Gilles Toussaint
Mis en ligne le 21/01/2012
La pression monte autour du sulfureux dossier des sables bitumineux que le Canada exploite dans la province d’Alberta. Second gisement mondial d’or noir après l’Arabie saoudite, ces fameuses réserves de pétrole dit "non conventionnel" représentent un véritable Eldorado pour le gouvernement et l’industrie pétrolière canadiens qui entendent bien tirer au maximum profit de cette manne céleste. Pour élargir les possibilités d’exportation, Ottawa a dans ses cartons deux projets d’envergure, deux pipelines géants en l’occurrence. Le premier, baptisé "Keystone XL", est tourné vers le voisin américain, principal consommateur du brut albertain. Cet oléoduc de 2 700 km de long devrait permettre de relier l’Alberta aux raffineries du Texas et au Golfe du Mexique. Ses promoteurs, le groupe TransCanada et ses relais dans le monde politique, mettent en avant les nombreux emplois que créerait ce projet ainsi que son apport pour la sécurité énergétique des Etats-Unis.
Mais le "KXL" fait aussi l’objet de nombreuses contestations des deux côtés de la frontière. Des groupes d’opposants dénoncent l’énorme pollution qui découle de l’exploitation de ces sables asphaltiques qui ne fera qu’envenimer de manière dramatique le problème climatique. En outre, les défenseurs de l’environnement mettent en avant les risques écologiques que présente cet oléoduc dont le tracé prévoit qu’il passe par des zones naturelles sensibles du Nebraska.
De leur côté, les autorités canadiennes affirment que cette ressource peut être exploitée de façon durable. Un avis que ne semble pourtant pas partager le commissaire à l’environnement de ce pays. A l’occasion de la présentation d’un rapport publié il y a trois mois, celui-ci a en effet estimé que les décisions prises par le gouvernement fédéral au sujet des projets d’exploitation des sables bitumineux "ont reposé sur des données environnementales incomplètes, médiocres ou inexistantes". Un plan censé corriger ces lacunes a cependant été établi.
En novembre dernier, le Département d’Etat américain avait annoncé qu’il demandait une révision de l’itinéraire du Keystone XL, ce qui de facto repoussait la décision en 2013, soit après les prochaines élections présidentielles. Une annonce qui retirait une solide épine du pied au candidat Obama Mais sous la pression des Républicains, majoritaires à la Chambre des représentants, celui-ci s’est vu contraint de rendre une décision avant le 21 février prochain.
Mercredi, Barack Obama a donc tranché, annonçant qu’il rejetait le projet au motif que les délais imposés au Département d’Etat l’empêchaient de disposer des compléments d’informations nécessaires pour en évaluer tous les impacts potentiels sur la santé et l’environnement. Une décision qui laisse toutefois la possibilité à TransCanada de présenter une option de tracé alternatif qui, selon son porte-parole, pourrait être prête entre juin et septembre. Dans tous les cas, le dossier ne sera plus réglé sous l’actuelle législature, mais la porte est donc loin d’être complètement fermée.
De fait, les pétroliers ne renonceront pas facilement. Selon le groupe de recherche américain Maplight, qui analyse comment le monde financier influence la sphère politique, l’industrie pétrolière et gazière a multiplié les opérations de lobbying depuis juillet 2009, versant près de 12 millions de dollars de dons aux membres de la Chambre des représentants. De leur côté, les associations écologistes ont également mis en lumière les relations incestueuses qu’entretenaient certains membres du Département d’Etat avec TransCanada, dont l’un des principaux lobbyistes s’est avéré être un ancien conseiller d’Hillary Clinton.
Parallèlement, le gouvernement du Premier ministre conservateur Stephen Harper - qui provient de la province d’Alberta - soutient également un autre projet d’oléoduc sur son propre territoire. Le "Northern Gateway", imaginé par la société Enbridge, doit traverser les régions sauvages de Colombie britannique afin de rejoindre les côtes d’où le pétrole bitumineux serait exporté vers l’Asie à l’aide de supertankers. Mais là encore, il se heurte à une farouche opposition. Le gouvernement fédéral a lancé une série de consultations publiques sur le dossier car il doit notamment obtenir l’aval des représentants des Premières Nations, à savoir les communautés autochtones qui occupent ces territoires. Or la grande majorité de ces tribus ont marqué leur refus. Les opposants dénoncent notamment les risques de fuites le long du pipeline et rappellent qu’un moratoire interdit la circulation des pétroliers le long de la côte de la Colombie britannique en raison de la dangerosité de cette région maritime.
Signe d’un climat de tension grandissant, le ministre des Ressources naturelles, Joe Oliver, s’est fendu il y a quelques jours d’une lettre ouverte dans laquelle il accuse "certains groupes environnementaux et d’autres groupes radicaux" - comprenez les peuples autochtones - ainsi que des membres de la "jet-set" de miner les intérêts économiques canadiens et d’être financés par des groupes d’intérêts étrangers. Ambiance !
Pour rappel, la récente décision du Canada de se retirer du protocole de Kyoto reposait en bonne part sur sa volonté d’exploiter son "trésor" pétrolier. Une décision qui lui vaut aujourd’hui d’être poursuivi en justice à l’initiative d’un professeur de droit de l’Université de Montréal. La tempête dans le bac des sables bitumineux ne fait sans doute que commencer.
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