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Il y a biocarburants et biocarburants
Gilles Toussaint
Mis en ligne le 02/02/2012
Un peu vite présentés comme une solution miracle, les agrocarburants sont aujourd’hui la cible de nombreuses critiques, accusés d’être plus nuisibles que vertueux pour l’environnement et de contribuer à la hausse des prix agricoles qui alimente la famine dans les pays pauvres.
Si certains reproches ne sont pas infondés, il est injuste de diaboliser la filière dans son ensemble, estime Jean-François Rous, directeur de l’Innovation chez Sofiproteol qui fédère les acteurs de la filière oléagineuse et protéagineuse française. "On a tendance à mettre tout dans le même paquet parce qu’avec le pétrole, les gens sont habitués à parler d’une source unique. Pour les biocarburants, c’est un peu plus complexe. C’est très dépendant de la matière première, de l’endroit où elle est produite et de la méthode utilisée. L’huile de palme, par exemple, est devenue quelque chose à bannir. Or c’est une plante avec un rendement fabuleux qui donne une très bonne huile pour les applications industrielles et, en petites quantités, pour des applications alimentaires. Le problème, c’est le développement que certains producteurs ont pu en faire au détriment des forêts primaires. Mais on peut faire du bon palme, planté dans des endroits adaptés avec une gestion durable de la palmeraie." La même distinction, ajoute notre interlocuteur, vaut pour la canne à sucre utilisée au Brésil, le maïs aux Etats-Unis ou les betteraves en Europe. Le bilan environnemental et énergétique de chaque filière devrait donc quasiment se faire au cas par cas.
"A une époque pas si lointaine, on reprochait aux agriculteurs européens d’exporter leurs excédents et de déstabiliser l’agriculture vivrière des pays du Sud", relève de son côté un expert européen. "Il ne faut pas perdre de vue que la libéralisation des marchés agricoles a accru la volatilité des prix et que l’UE a fait le choix de réduire structurellement les politiques de soutien à l’agriculture. Dans ce contexte, on a assumé le fait de créer de nouveaux débouchés pour les agriculteurs. C’était une forme de compensation qui relevait aussi d’une logique de consolidation de la production endogène. En France, par exemple, il y avait la volonté d’exploiter les ressources locales et de développer une production pour le marché national et puis éventuellement pour le marché européen. Cela n’avait pas une vocation d’exportation. Mais il peut y avoir des excès qui sont liés aux politiques de subventions. De mon point de vue, il est aujourd’hui légitime de s’interroger sur le système de soutien accordé aux producteurs pour voir s’il n’y a pas d’effet d’aubaine."
Cette volonté d’ouvrir de nouveaux débouchés aux productions agricoles n’est pas neuve et relève d’une démarche rationnelle, note Jean-François Rous, citant le cas emblématique du colza. "Il y a une trentaine d’années, c’était une plante produite uniquement pour nourrir les cochons, mais l’huile qui représente 45 % de la graine de colza était impropre à la consommation humaine. En 1991, nous avons ouvert la première unité mondiale de production de biodiesel pour valoriser celle-ci. Le développement des politiques en faveur des biocarburants et l’augmentation des volumes de production ont incité les semenciers à investir dans l’amélioration variétale de la plante qui permet d’avoir aussi aujourd’hui une huile de colza destinée à l’alimentation humaine et qui est une des meilleures en termes de qualité nutritionnelle."
Pendant des décennies, poursuit-il, les agronomes ont travaillé à l’optimisation de la partie de réserve des plantes - la partie nourricière : graines du blé, de maïs, etc. - au détriment de la partie ligno-cellulosique. C’est donc naturellement sur cette base que s’est appuyée la première génération d’agrocarburants. Celle-ci devrait d’ailleurs représenter la contribution la plus importante à l’objectif de 10 % d’énergies renouvelables dans les transports que l’Union européenne s’est fixé à l’horizon 2020.
L’enjeu est à présent d’aller plus loin et de valoriser les parties des plantes qui le sont insuffisamment aujourd’hui - paille, copeaux de bois, déchets forestiers et agricoles - mais aussi des plantes que l’on n’utilise pas habituellement et qui n’entrent pas en concurrence avec les cultures alimentaires. Dans ce contexte, les recherches menées un peu partout sur la planète s’orientent aujourd’hui vers deux grandes familles de procédés. La voie biotechnologique, d’une part, vise à extraire les sucres de la partie lignocellulosique de la biomasse pour ensuite les transformer en bioéthanol grâce à un processus de fermentation à l’aide de micro-organismes. La voie thermochimique de son côté vise à gazéifier la biomasse lignocellulosique pour obtenir un gaz de synthèse qui peut ensuite être transformé en hydrocarbures. "Là encore, en fonction de la matière première utilisée, de sa disponibilité, l’un ou l’autre procédé sera le mieux adapté."
Quelle que soit la voie choisie, les micro-algues semblent offrir une matière première potentiellement prometteuse, mais si de nombreuses recherches sont en cours, "il est clair que ce n’est pas encore gagné", concède M. Rous. Bon nombre de travaux sur ces nouvelles générations de carburants alternatifs aboutissent en effet à des résultats mitigés ou négatifs, la difficulté étant d’aboutir au bout de la chaîne de production à un bilan énergétique - mais aussi économique - positif. "Il reste des verrous technologiques, mais il y a beaucoup d’investissements en R&D sur ces filières. Il faut donner à ces programmes le temps de progresser, même si l’on est sur une échéance qui sera sans doute de 10 à 15 ans."
Dans tous les cas, le recours à la biomasse ne permettra pas d’aboutir à des volumes équivalents à ce qui existe aujourd’hui avec le pétrole. D’autant que l’objectif est plus largement de développer des molécules permettant de faire tout ce que l’on fait avec l’or noir (bioplastique, etc.) qui a encore pas mal de beaux jours devant lui.
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