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Pot de fer contre pot de terre

Bernard Delattre

Mis en ligne le 11/02/2012

Cette plainte, Paul François l’a déposée contre un géant, un des plus grands groupes mondiaux.
Confiant ”. Tel est l’état d’esprit de Paul François, à l’approche de l’échéance judiciaire qui, peut-être, couronnera de succès le combat dans lequel il s’est lancé il y a sept ans. Lundi, le tribunal de grande instance de Lyon rend son jugement sur la plainte qu’a déposée cet agriculteur de 47 ans, exploitant 240 hectares de céréales en région Poitou-Charentes. Plainte qui vise un géant mondial : le groupe américain Monsanto, bien connu pour ses OGM et ses produits phytosanitaires.

Ce jugement sera une première en France. En effet, dans le domaine du droit environnemental de ce pays, jamais un agriculteur n’avait poursuivi un acteur majeur de l’agroalimentaire. Ce sera une première, mais “ce ne sera qu’une étape” , selon le plaignant, qui s’attend à des recours. “Quand cette affaire aura définitivement été jugée, dans cinq ou dix ans, je ne serai probablement plus en vie…” , craint-il.

Une vie qui a basculé un jour d’avril 2004. Cet après-midi-là, Paul François vient d’achever de pulvériser un champ de maïs avec du Lasso : un désherbant ultrapuissant de Monsanto, retiré du marché français en 2007. Notre agriculteur se penche sur la cuve d’un pulvérisateur pour vérifier qu’elle a été bien nettoyée. Il prend en pleine face des vapeurs de chlorobenzène, un solvant nocif contenu dans le Lasso. Il perd connaissance, plusieurs fois de suite. Hospitalisé, il est sujet à des pertes de mémoire, puis à de nouvelles pertes de connaissances, des problèmes neurologiques, des migraines, et un état de grande fatigue. Trop faible, il arrête le travail pendant près d’un an. Des lésions lui sont découvertes au cerveau. D’après les médecins, son système nerveux central est atteint.

A l’issue d’un très long parcours procédural, le céréalier a vu sa maladie et l’origine professionnelle de celle-ci reconnues officiellement, et a été déclaré invalide à 50 %. Aujourd’hui, huit ans après l’accident, sa santé ne lui permet pas de travailler plus qu’à mi-temps. Et il doit subir deux IRM par an.

Au procès, en décembre, Monsanto a plaidé l’absence de lien prouvé entre l’état de santé du plaignant et le produit qu’il dit avoir inhalé. L’absence, aussi, de preuves attestant une telle inhalation. En outre, a ajouté l’avocat de la firme, “le chlorobenzène a été identifié comme pouvant produire les cancers de la lymphe; ce n’est pas ce dont se plaint M. François” . “Mais où va-t-on ?, réagit ce dernier. Pour que l’on me croie, il aurait donc fallu qu’un huissier soit présent dans mon exploitation au moment de l’accident ?” Au tribunal, le Charentais a reproché au fabricant de n’avoir pas signalé les risques sanitaires liés à son produit. Et il l’a accusé d’avoir menti. “Ce produit présentait un réel danger potentiel. Monsanto ne peut pas dire qu’il ne le savait pas” , puisque le Lasso a été interdit au Canada dès 1985, en Belgique en 1990, au Royaume-Uni en 1992.

Plus globalement, Paul François est convaincu que son cas est loin d’être unique. “On est proche d’un scandale comparable à celui de l’amiante. Des agriculteurs français en grand nombre souffrent de maladies dues aux produits qu’ils manipulent. Ces produits provoquent des intoxications chimiques débouchant sur des maladies graves.” En clair ? “Des paysans sont en train de crever dans leur coin.” Parce que des groupes comme Monsanto “font des bénéfices au détriment de la santé des agriculteurs” .

L’accusation est grave. Paul François l’étaie par les témoignages, de plus en plus nombreux selon lui, qu’il reçoit de médecins hospitaliers : des professionnels de la santé qui seraient alarmés par le nombre grandissant d’agriculteurs dans leur patientèle. Il cite aussi les cas de quatre agriculteurs et viticulteurs (de Charente ou des Pyrénées) qu’il connaissait personnellement, qui étaient grands utilisateurs de produits phytosanitaires, et qui, dans la seule année 2011, sont morts de leucémies ou d’autres types de cancers.

L’assertion de Paul François déchire le monde agricole.

Pour l’Union des industries pour la protection des plantes, qui regroupe les fabricants français de produits phytopharmaceutiques, lier pesticides et cancers est “de la désinformation” . “On manque de statistiques sérieuses sur le sujet , renchérit-on à la FNSEA, le premier syndicat agricole. Qui insiste  : les agriculteurs utilisent des molécules qui sont homologuées, font l’objet d’autorisations. Ce ne sont pas des produits mis sur le marché n’importe comment ! La France a un des réseaux d’épidémiosurveillance les plus performants au monde. C’est un pays où on a beaucoup de garde-fous .” Les petits syndicats, en revanche, la Coordination rurale ou la Confédération paysanne, soutiennent le plaignant. Pour elles, des firmes comme Monsanto “commercialisent des produits dangereux, au détriment de la santé de leurs utilisateurs” .

La science n’a pas encore tranché la question. La seule grande étude épidémiologique menée en France sur les cancers professionnels des agriculteurs prendra encore des années avant d’être bouclée. “Les effets sur la santé des expositions chroniques aux pesticides sont mal connus , a rappelé cette étude, dans un rapport d’étape. Des arguments existent sur leur rôle dans le développement de certains cancers, de troubles de la reproduction ou de maladies neurologiques.” Mais, à ce stade, “l’enquête montre que le risque de décéder d’un cancer est respectivement 27 % et 19 % moins élevé chez les hommes et les femmes de la population agricole que pour le reste de la population” .

Paul François récuse ces chiffres. Pour lui, l’échantillon de la population d’agriculteurs servant à cette étude comprend un pourcentage trop faible de professionnels utilisant des pesticides, pour qu’elle soit crédible. Au-delà du cas particulier de cet agriculteur, au-delà du savoir scientifique encore incomplet, est reposée une question de fond pour l’agriculture française. Malgré tous les engagements pris et efforts entrepris ces dernières années, elle reste “au premier rang européen en matière d’utilisation de pesticides” , rappelle l’Agence nationale de sécurité sanitaire. “Nous sommes à la recherche de systèmes alternatifs, à travers lesquels on utilisera moins de phytosanitaire” , assure la FNSEA. Mais le mouvement est lent.

Le cas de Paul François lui-même l’illustre. En partie converti au bio depuis son accident de 2004, il a réduit de moitié l’utilisation de produits chimiques dans son exploitation. Mais pas plus. “Passer du jour au lendemain au tout-bio aurait remis en question la viabilité économique de mon exploitation. Il faut donc y aller progressivement.” Quitte à continuer à utiliser, pour partie seulement, mais la mort dans l’âme, des produits chimiques de l’acabit de celui qui, il en est convaincu, l’a empoisonné.

Suite à un problème technique, une version erronée de l'article est parue ce matin. Veuillez nous en excuser.

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