Le marché européen du carbone dans la tourmente

Le prix de la tonne de CO2 est au plus bas. Une situation qui n'incite pas les industriels à investir pour réduire les gaz à effet de serre sur le long terme. Le point avec Benoît Leguet, directeur de la recherche à la CDC Climat.

Gilles Toussaint
Le marché européen du carbone dans la tourmente
©AP

Entretien Depuis plusieurs mois, le "marché carbone" européen ne respire pas la grande forme. Le prix de la tonne de CO2 affiche actuellement un prix de seulement 6 euros. Une situation qui soulève des inquiétudes sur la pérennité de cet outil. Pour tenter d'y remédier, la Commission européenne devrait proposer une mesure de correction de court terme en juillet. Le point avec Benoît Leguet, directeur de la recherche à la CDC Climat, la filiale de la Caisse des dépôts française dédiée à la lutte contre le changement climatique.

Quelles sont les causes de la chute des prix ?

Le principal déterminant du prix du carbone sur le long terme, c'est le rapport entre l'offre et la demande. L'offre de quotas de CO2 correspond à l'allocation initiale fixe qui a été attribuée aux entreprises de chaque pays. La demande, ce sont les émissions puisqu'à chaque fois qu'un industriel émet une tonne de CO2, il doit la compenser par un quota. La crise économique est la principale cause de la chute des prix actuelle car elle a conduit à une diminution de l'activité économique et à une réduction drastique des émissions de CO2. Le système européen d'échanges de quotas est un marché très sensible. L'offre étant fixe, une toute petite variation de la demande a un effet fort sur le niveau des prix.

Le fonctionnement même du marché carbone est-il remis en cause ?

Le fait que le prix ait chuté signifie d'une certaine manière que le système fonctionne très bien. Son objectif est de réduire les émissions au moindre coût. A court terme, c'est une réponse rationnelle qui est même rassurante en période de crise car elle enlève un petit peu du fardeau qui pèse sur les entreprises. La baisse du prix reflète bien une réduction des émissions. Avec cette nuance que cette diminution est la conséquence non pas d'actions volontaires des industriels, mais de la crise.

Mais si l'activité reprend de manière flamboyante, les industries vont recommencer à émettre beaucoup plus…

C'est en effet là que le bât blesse. A plus long terme, le problème, c'est que ce bas prix n'incite absolument pas à faire des investissements permettant de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Quand l'économie va repartir, celles-ci risquent de repartir également à la hausse. Et si le prix reste faible, on risque de faire de mauvais choix d'investissements aujourd'hui, c'est-à-dire des investissements plus polluants qui vont avoir des conséquences sur les émissions au cours des trente prochaines années.

Quelles sont selon vous les solutions envisageables pour corriger le tir ?

Il ne faut pas perdre de vue que le système d'échanges de quotas européen est en fait une politique publique qui utilise des outils de marché. Pour arriver à réduire les émissions, il faut des lignes directrices fixées par les pouvoirs publics. Donc toutes les solutions visant à faire remonter le prix du CO2, pour autant que ce choix politique soit fait, impliquent une intervention sur le marché.

Pour les économistes, la solution idéale est de donner des objectifs de long terme aux industriels. C'est-à-dire définir, dès aujourd'hui, une route avec des jalons en 2030, 2040, 2050 Il faut donner de la visibilité à l'horizon 2050 à ces acteurs qui investissent dans des infrastructures lourdes dont la durée de vie est de 30 à 40 ans.

A partir du moment où les industriels seront persuadés qu'il y aura une contrainte crédible dans le futur, le prix du CO2 remontera automatiquement. Il reflétera l'anticipation de cette contrainte. Mais cette vision doit être endossée politiquement par l'Union européenne et plusieurs Etats s'opposent pour diverses raisons à la fixation de ces objectifs à long terme. Je ne pense donc pas que ce type d'intervention puisse être décidé rapidement.

Pour être vraiment efficace, quel devrait idéalement être le prix de la tonne de carbone ?

Je n'ai pas la réponse. C'est au pouvoir politique de le définir. Ce qui est certain, c'est qu'un prix de 6€ n'est manifestement pas suffisant. Cela traduit le fait que les industriels ne croient pas qu'il y aura une contrainte forte dans le futur.

Quelles sont les autres options possibles ?

Soit on joue sur les quantités, soit on joue sur les prix. Côté quantité, s'il y a trop de quotas, il suffit d'en enlever pour restaurer la rareté. Cette discussion a lieu, mais là encore, il n'est pas facile d'arriver à un accord entre les différents Etats. Car cela veut dire de facto que chaque pays va perdre une partie des recettes qu'il pouvait espérer de la mise aux enchères des quotas prévue à partir de 2013.

L'autre solution est d'instaurer un prix plancher, par exemple via une taxe qui s'appliquera sur les secteurs couverts par le système d'échanges. Mais cela a peu de chance d'être généralisé au niveau européen car il faut l'unanimité pour avoir un accord fiscal. Reste la piste de la fixation d'un prix de réserve en dessous duquel on ne vend pas lors de la mise aux enchères. Cela permet aux Etats de s'assurer un revenu minimum sur les enchères sans brader leurs actifs carbone. Mais ici, le point délicat, c'est qu'ils ne savent pas quand ils vont les vendre puisque tant que le marché ne sera pas revenu à un niveau supérieur à ce prix de réserve, il n'y aura pas de vente.

Il n'y a pas de solution magique. Elles ont toutes leurs avantages et inconvénients. Ce qui est évident, c'est qu'il faut dans tous les cas une intervention.


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