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La route de Copenhague

"Il faut un marché du carbone mondial"

Gilles Toussaint

Mis en ligne le 30/11/2009

L’accord qui pourrait aboutir à Copenhague risque d’être insatisfaisant. L’essentiel est qu’il jette les bases solides d’une politique écologique mondiale.
Entretien

Directeur de la Toulouse School of Economics, le Belge Christian Gollier a contribué en tant que "lead author" au volet économique du dernier rapport du Giec. Il se montre très mitigé sur les résultats auxquels pourraient aboutir les négociations sur le climat qui démarrent dans une semaine à Copenhague.

Selon vous, l’accord qui pourrait émerger de ce sommet tel qu’il se profile risque d’être trop peu ambitieux et trop couteux. Pourquoi ?

Jusqu’il y a quelques jours, le risque était grand que l’on n’aboutisse à aucun accord du tout, juste des grands discours avec rien de contraignant. La version optimiste est que l’on parvienne tout de même à avoir un accord a minima. Mais on voit bien que les lobbys vont entrer en action pour limiter au maximum la contribution des entreprises de chaque pays, donc je crains que l’on détricote rapidement les accords pris s’il n’y a pas d’engagements fermes qui sont décidés.

Un tel engagement peut-il être simplement d’ordre politique ?

Oui, bien sûr. Mais rappelez-vous du destin de Kyoto. L’accord politique a été suivi d’un fiasco économique, ou plutôt écologique.

Kyoto est un échec selon vous ?

Oui. D’abord, il a été limité à un nombre très restreint de pays qui ne couvrent qu’une fraction de l’ensemble des émissions mondiales de CO2. Ensuite parce que les résultats sont très mitigés : beaucoup des pays engagés dans ce traité n’atteindront pas leur objectif ou ils l’atteindront par chance. Qu’il y ait eu Kyoto ou non, leur situation aurait évolué de la même manière. Le vrai succès de Kyoto, c’est la mise en place d’un marché de permis d’émissions au niveau européen. C’est une institution certes très imparfaite, mais qui semble pérenne et offre des perspectives positives à moyen terme.

A Copenhague, on n’aura sans doute rien de très ambitieux en termes de réduction des émissions à court terme. A mon avis, le mieux que l’on puisse espérer est qu’ils parviennent à mettre en place des institutions solides sur la base desquelles on pourra ensuite organiser une politique écologique au niveau mondial avec de vraies ambitions. Entre l’utopie d’un accord de premier rang, qui en général est politiquement totalement inatteignable, et un accord crédible, je préfère la seconde option. En général, les utopies sont faites pour s’effondrer très rapidement. Le problème est simple : si le 18 décembre, Obama retourne à Washington avec un accord trop ambitieux, on sait par avance qu’il se fera recaler au Sénat. C’est le syndrome Kyoto.

Faut-il repartir d’une feuille blanche ?

Non, mais ce dont rêvent les économistes, c’est d’un marché mondial unique avec un prix unique du CO2. L’objectif, c’est que tous les émetteurs dans le monde doivent payer le même prix chaque fois qu’ils rejettent une tonne de gaz carbonique ou en retirent le même bénéfice lorsqu’ils réduisent leurs émissions d’une tonne. Que ce soit par un système de permis d’émissions ou de taxes, peu importe.

Cela ne créerait-il pas une situation inéquitable pour les pays en développement ?

C’est un faux argument. On peut très bien décider dans le cadre d’un tel marché d’offrir des permis gratuits à certains pays ou secteurs. Les pays industrialisés devraient acheter ces quotas CO2, alors qu’on les attribuerait gratuitement aux pays africains, par exemple, qui vont ensuite pouvoir les revendre s’ils parviennent à réduire leurs émissions. S’ils ne font rien, cela ne leur coute rien, mais s’ils progressent même un petit peu, ils dégageront des recettes supplémentaires qui leur permettront de financer quelques-uns des besoins les plus criants de leur population. Ce qui doit également être un des grands objectifs internationaux vu les inéquités dans la répartition des richesses dans le monde.

Quel serait le niveau souhaitable du prix du CO2 ?

Il y a deux méthodes. La première est celle appliquée par les économistes depuis une dizaine d’années. Elle consiste à fixer une valeur du carbone égale au dommage qu’une tonne de CO2 supplémentaire dans l’atmosphère va générer pour les générations présentes et à venir. C’est faire payer aux acteurs tous les dommages qu’ils font subir aux autres, selon le principe pollueur-payeur. Cela a pour objectif de leur faire internaliser les externalités qu’ils génèrent. Le problème quand on utilise cette approche est de mesurer les conséquences qu’a l’émission d’une tonne de dioxyde de carbone supplémentaire en termes d’impacts sur la biodiversité, d’inondations, etc. Il existe aujourd’hui encore beaucoup d’incertitudes pour pouvoir déterminer cette valeur. En suivant cette méthode, les chiffres tournent entre 5 et 100€ la tonne de CO2.

En France, lors des débats sur la taxe carbone, nous avons procédé autrement. Le point de départ a été l’objectif écologique que nous voulons atteindre. Si nous voulons limiter à 2°C la hausse de température au cours de ce siècle, il faut une division par deux des émissions mondiales d’ici 2050. Ce qui signifie une division par quatre au niveau des pays riches. Or on connait assez bien le lien sensible qui existe entre le niveau de la demande en énergie et son prix. Aux Etats-Unis, ils consomment beaucoup d’énergie parce qu’elle est bon marché. En Europe, où l’énergie est plus chère, on a des voitures plus petites et des maisons mieux isolées. Donc, connaissant cette relation, il suffit de fixer un prix qui permet de définir la demande énergétique et donc le niveau d’émissions. Quand on se livre à cet exercice, on obtient quelque chose qui tourne autour de 45€ la tonne de CO2 pour 2010, et qui va monter aux alentours de 200€ la tonne en 2050. Cette trajectoire de prix du CO2 permettra très probablement d’atteindre l’objectif de division par quatre les émissions au niveau européen.

Mais il faudra obtenir un consensus international sur ce prix…

Vous pouvez le faire via un système politiquement négocié dans lequel on réduit de façon progressive, année après année jusqu’en 2050, l’offre de permis d’émissions sur le marché unique international. De cette manière, le prix d’équilibre de ces permis arrivera autour du chiffre attendu. Mais actuellement on n’en est pas du tout là. S’il y a un accord à Copenhague, il mènera à un prix beaucoup plus faible et des efforts de réduction moindres, en tout cas dans un premier temps.

En attendant, on est plutôt en train d’assister à une multiplication des “marchés carbone”…

Oui, et c’est très inefficace. La plupart d’entre nous ne gagnons rien pour réduire nos émissions, alors que d’autres font face à des prix élevés, comme les électriciens photovoltaïques en France dont le cout par tonne de CO2 évitée tourne autour de 1000 €. C’est un gaspillage énorme, parce que nous ne sommes pas incités à exploiter les sources peu couteuses de réduction d’émissions, alors que d’autres en exploitent de très couteuses ! Tout cela va couter des milliers de milliards d’euros dans les décennies à venir. Ce serait quand même bien que ces sacrifices aboutissent aux bénéfices écologiques les plus élevés possibles pour les générations futures.

Si cette solution est si évidente, pourquoi ne la met-on pas en œuvre ?

Ce qui coince, c’est ce que les économistes et les politologues appellent la tragédie des biens communs. C’est-à-dire que pour l’ensemble des biens collectifs dont les droits de propriété ne sont pas clairement définis (comme les réserves halieutiques, l’air, etc.), chacun a intérêt à exploiter au maximum ces biens sans compter les conséquences pour les autres.

Dans son livre "Collapse", le scientifique américain Jared Diamond rapporte l’exemple de l’ile de Pâques où des tribus se faisaient concurrence. Chacune s’est empressée de couper un maximum d’arbres pour transporter les fameuses statues de pierre, sans qu’il y ait aucune politique collective pour gérer ce déboisement en s’assurant les bénéfices d’une forêt pérenne. L’ile a fini par perdre l’essentiel de sa végétation : plus d’arbre, donc plus de bateau, et plus de pêche, source essentielle de l’alimentation des habitants de l’ile. Cette civilisation s’est effondrée par sa propre incapacité à gérer ce bien commun.

On est exactement dans la même configuration : la lutte contre le réchauffement va nous obliger à de douloureuses adaptations, donc chaque Etat a intérêt à ce que ces efforts soient faits par les populations des autres pays et pas par la sienne.

Il reste un énorme effort de pédagogie à faire pour montrer que le changement climatique est un vrai problème et que si l’on ne fait rien, nos descendants en subiront des conséquences importantes. Et puis, comme on le fait en France avec le système de la taxe carbone qui va progressivement monter en puissance, montrer que l’on peut y arriver avec un système économique efficace qui va verdir notre croissance et n’amputera pas de façon catastrophique le bien-être des générations actuelles.

Parce que certaines opinions publiques, notamment américaines, ne sont pas encore convaincues du problème, Copenhague sera un échec. Mais ce n’est qu’une bataille de perdue, une de plus, dans ce défi unique que lance la nature à l’humanité.

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