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France

Risque d’être sous les eaux

Mis en ligne le 30/01/2010

Entre Calais et Dunkerque, les crues inquiètent bien davantage que la montée du niveau de la mer. La faute à l’urbanisation des terres.
Stéphanie Maurice Correspondance à Calais

La montée de la mer de 30 cm en un siècle, ils verront cela plus tard. Pour l’instant, ce qui intéresse les agriculteurs du Calaisis, c’est la lutte contre les crues.

Ce vendredi, ils étaient une centaine à squatter le centre de Calais avec leurs tracteurs, pour se rappeler au bon souvenir du préfet, des sous-préfets, des fonctionnaires, des élus locaux, tous réunis pour discuter des conséquences du réchauffement climatique sur le littoral du Nord/Pas-de-Calais.

"En 2001, c’était une vingtaine d’hectares noyés, cette année, 1 800 !" , s’exclame un manifestant. Entre Calais et Dunkerque, 800 km2 de terrains sont sous le niveau de la mer. Un gigantesque polder, créé au Moyen-Age, par l’assèchement du delta de l’Aa, grâce à un réseau complexe de canaux à ciel ouvert, les wateringues.

Mais voilà que ce système ancestral de drainage des eaux vers la mer atteint ses limites. Les pompes qui rejettent le surplus ne font pas toujours face et les terres sont de plus en plus régulièrement inondées.

La faute à quoi ? D’abord à l’urbanisation des terres. Béton et macadam, imperméabilisation assurée, l’eau doit bien aller s’écouler ailleurs. Alors, les wateringues saturent. "Regardez la zone de la Turquerie, il y a 350 hectares urbanisés sur 3 500 et on a 20 cm de flotte dans les champs. Si tout est bétonné, vous voyez ce que ce sera, ce sera l’enfer."

Un centre logistique et de transports est prévu, en fait un gigantesque parking avec entrepôts pour les camions sortant du tunnel sous la Manche. Xavier Foissey, agriculteur et vice-président de la 3e section des wateringues, vide son sac face au sous-préfet de Calais, Gérard Gavory.

Celui-ci a improvisé une réunion avec une délégation d’agriculteurs en colère, dans la cafèt de la Cité de la Dentelle. Il écoute la colère, patient, en prenant des notes.

A l’étage, dans l’auditorium, le colloque se poursuit, aligne ses diaporamas sur les conséquences du réchauffement climatique.

Car, outre la bétonisation du littoral, la probable montée de la mer menace aussi le polder, villes de Calais et de Dunkerque comprises.

Le GIEC prévoit une montée globale du niveau des mers du globe de 30 cm à la fin du siècle, avec un scénario d’une augmentation de 3 mm par an. Il n’existe pas (encore) de projection sur le Pas de Calais. Mais déjà, aujourd’hui, "l’élévation du niveau moyen marin constaté entre 1940 et 2007 est de +1,7 mm par an à Dunkerque et +3,9 mm à Boulogne" , précise la direction régionale de l’environnement.

Voilà qui risque d’aggraver les crues : comment rejeter l’eau des wateringues dans une mer déjà haute ? 30 cm de plus, cela voudrait dire "augmenter le pompage de 180 %" , signale un intervenant. Et un autre affirme : "Nos amis Belges partent, eux, sur une hypothèse d’une montée de 50 cm pour 2050."

En bas, les agriculteurs demandent des solutions tout de suite. "En novembre, deux agriculteurs ont eu 200 à 250 hectares inondés, qui étaient implantés en blé. Ils ne peuvent pas récupérer le moindre centime d’aucune administration par rapport aux dégâts ! C’est plus supportable." Le sous-préfet : "Vous ne touchez vraiment rien ? " "Une maison avec de l’eau dedans, il y a les assurances qui marchent, pour un champ inondé, il n’y a rien." Un autre enchérit : "Faut être mort pour avoir une piqure." Le sous-préfet : "Donc, vous voulez être indemnisé ?" "Ben oui, le temps que les projets se fassent", répond benoitement un de la délégation. Car pour les agriculteurs, l’affaire est entendue : les wateringues vont bien, là où ça coince, ce serait les canaux où ils se déversent, propriété des Voies navigables. Et aussi au niveau des exutoires, les arrivées à la mer.

Précision : les wateringues sont entretenues par les propriétaires des terrains qu’ils assèchent. Ils sont rassemblés en sections, et cotisent entre 14 et 29 euros par an et par hectare. Autant dire que ce sont les agriculteurs qui mettent la main au portefeuille pour sauver leurs terres des marécages. Et là aussi, ils en ont marre.

Gérard Gavory le reconnait, le mode de financement doit changer. L’Etat a évalué le cout des travaux pour rétablir l’efficacité des wateringues : entre 6 à 9 millions d’euros par an. Il voudrait mettre en place "une taxe avec une assiette plus large" .

Les agriculteurs, eux, veulent des résultats immédiats, pour 2010. Le préfet s’indigne, en douceur, quand ils accusent les administrations d’inertie. "Un plan d’action est mis en œuvre, cela va se faire."

En particulier, la construction de bassins de rétention en amont. Dans l’auditorium, les services de l’Etat déroulent leur programme face au risque de submersion des côtes. 2009-2010, c’est le temps des études. Relevés topographiques, historique des tempêtes et des crues, inspection des digues et des dunes pour évaluer les travaux nécessaires.

C’est sûr, pas de quoi se réjouir. Dans le hall, les agriculteurs dans leurs vestes chaudes se préparent au départ, prévoient une visite du préfet sur le terrain (il acquiesce), et s’en vont remballer leurs tracteurs. Jusqu’à la prochaine inondation.

© Libération

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