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40 ans de sciences

Le réchauffement fait son entrée en politique

Avec la collaboration du magazine “La Recherche”

Mis en ligne le 25/08/2010

Devant le Sénat américain, par une journée étouffante, le climatologue James Hansen affirme, avec un certain culot, que le réchauffement est une tendance lourde et qu’il est lié à l’effet de serre. Il faudra attendre 2007 pour que les scientifiques confirment l’intuition... de James Hansen.

Vingt-trois juin 1988. L’Amérique suffoque. L’été s’annonce brulant. Les restrictions d’eau ont déjà commencé, et les pompiers se battent contre des centaines d’incendies. Alors que le pays s’attend à vivre une terrible sècheresse, un climatologue affirme, devant des parlementaires venus l’écouter dans une chambre étouffante du Sénat, à Washington, que cette vague de chaleur n’est rien à côté de ce qui va suivre. Courbes à l’appui, il montre que l’année 1988 est la plus chaude jamais enregistrée depuis cent ans et que les modèles climatiques prévoient une augmentation des températures comprise entre 0,1 et 0,3 °C pour chaque prochaine décennie. Ce climatologue s’appelle James Hansen. Il dirige depuis 1981 l’institut Goddard d’études spatiales de la Nasa (le GISS), à New York. Et son intervention devant des parlementaires inquiets des conséquences de canicules à répétition marque l’entrée sur la scène politique du réchauffement climatique. L’évènement est bien préparé, le jour judicieusement choisi : on s’attend qu’il soit l’un des plus chauds de l’année. Les fenêtres sont laissées ouvertes afin de faire entrer un maximum de chaleur. Et le discours est travaillé dans les moindres détails. En particulier, cette affirmation, reprise par tous les médias : "La probabilité pour qu’un réchauffement de cette ampleur reflète une variabilité naturelle est d’environ 1 %. On peut donc affirmer à 99 % que le réchauffement actuel représente une tendance lourde et qu’il est lié à l’effet de serre." Une affirmation osée pour l’époque. "Ce jour-là, James Hansen va au-delà des preuves scientifiques, confirme le climatologue français Jean Jouzel, directeur de l’institut Pierre-Simon-Laplace, qui se trouvait dans le laboratoire du scientifique américain lors de son discours. Il y est allé au culot, mais il avait raison, vingt ans en avance !" James Hansen sait de quoi il parle. Après avoir étudié le climat torride de Vénus, ce scientifique s’intéresse à notre planète. Pour réaliser qu’à la surface du globe les températures augmentent de manière préoccupante. L’année précédant son audition, il publie avec son équipe une analyse des températures de surface mesurées par les stations météorologiques du monde entier entre 1880 et 1985. Résultat : la Terre s’est globalement réchauffée d’environ 0,5 à 0,7 °C en l’espace de cent ans. Et les années 1980, 1981 et 1983 sont les plus chaudes jamais enregistrées par les stations de mesure. En 1987, toujours, paraissent les premières analyses du forage dans la glace de Vostok, en Antarctique. Ces carottes glaciaires permettent d’étudier la composition gazeuse de l’atmo­sphère et sa température sur les derniers 160 000 ans. Résultat : il existe une étroite corrélation entre l’augmentation de la concentration en dioxyde de carbone atmosphérique et celle de la température à la surface de la Terre. Mais de là à affirmer que le réchauffement est lié, de façon quasi certaine, aux émissions de gaz à effet de serre "Ce n’était pas une affirmation scientifique mais une intime conviction, analyse Valérie Masson-Delmotte, spécialiste du climat au Commissariat à l’énergie atomique. En ce sens, James Hansen est assez unique dans le paysage très policé des scientifiques." D’ailleurs, nombreux sont ses collègues qui n’hésitent pas à lui reprocher en public cette prise de position. "J’ai pesé le risque de me tromper et celui de ne pas parler, s’est plus tard rappelé James Hansen, et j’ai décidé qu’il fallait cesser la langue de bois." Une décision étonnante pour cet homme réputé timide et réservé. "James Hansen est quelqu’un de très sérieux. Pas du tout le genre de personne à se mettre en avant. C’est sans doute pourquoi il est autant respecté", précise Gavin Schmidt, qui travaille dans le même laboratoire. Les jours qui suivent cette audition, la presse s’empare du sujet et transforme les propos du scientifique : elle affirme que la sècheresse que connait le pays cet été-là est liée au réchauffement climatique, et donc aux émissions humaines. Ce concept, jusqu’alors confiné dans quelques laboratoires, se révèle un phénomène palpable, inquiétant. James Hansen devient en un été la coqueluche des médias. Quelques mois plus tard, en novembre 1988, l’Organisation météorologique mondiale et le Programme des Nations unies créeront un groupe intergouvernemental d’experts afin d’étudier plus en détail l’évolution du climat : le GIEC. L’audition de James Hansen et le tapage médiatique qui s’ensuivit ont-ils précipité la création de ce groupement ? Jean Jouzel n’écarte pas l’hypothèse. Ces spécialistes du monde entier rendront leurs premières conclusions deux ans plus tard, en 1990 : ils confirmeront la présence d’une tendance lourde au réchauffement. Ce rapport incitera alors l’Onu à établir une convention-cadre sur les changements climatiques, adoptée lors du Sommet de la Terre de Rio en 1992 et ratifiée deux ans plus tard par plus de 150 pays. Mais, ironie de l’histoire, alors que les Etats-Unis étaient le point de départ de cette prise de conscience, ils ne ratifieront pas la Convention, et ils ne l’ont toujours pas fait. Il faudra attendre 2007 pour que les scientifiques confirment l’intuition de James Hansen. Le dernier rapport du GIEC conclura en effet que le réchauffement climatique est, à plus de 90 % de probabilité, d’origine humaine. "L’évolution des températures ces dernières décennies a également validé les estimations de son équipe", précise Valérie Masson-Delmotte. La décennie 1990 aura ainsi connu une augmentation des températures globales d’environ + 0,3 °C, l’estimation haute de James Hansen. Quant à la décennie 2000, son réchauffement sera plus proche de sa fourchette basse des + 0,1 °C. Vingt ans après son discours, et une centaine d’articles scientifiques plus tard, le Sénat invitera à nouveau James Hansen. Il déclarera alors : "Aujourd’hui comme en 1988 je peux affirmer avec un degré de certitude de plus de 99 % que le réchauffement actuel est une tendance lourde, liée aux gaz à effet de serre. Seule différence avec hier : nous avons gaspillé le peu de temps qui nous restait afin de désamorcer la bombe du réchauffement climatique."

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