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Pêche

La traque du plancton

Jérome Bastion

Mis en ligne le 06/09/2010

Après sa traversée de l’océan Indien, le Tara s’attaque à l’Atlantique. L’heure d’un premier bilan pour ce navire scientifique hors norme.
Reportage Correspondant à bord

Son célèbre nez - pardon : son étrave ! - a retrouvé sa couleur orange fluo, vestige de sa dérive arctique en 2007 et 2008, et sa carène d’aluminium toute ronde (d’où son surnom de "baleine") brille comme un astre pour fêter le premier anniversaire de son départ de Bretagne. Cap à l’est, vers de nouveaux océans ! Après une mise en jambe dans l’Atlantique entre Lorient et Gibraltar, la mise en place du matériel scientifique en Méditerranée, une étape de liaison en mer Rouge, la soixantaine de stations effectuées dans l’océan Indien a confirmé que le projet Tara Océans n’était pas si fou

"Ce n’était pas évident", concède Chris Bowler, coordinateur scientifique de l’expédition et directeur de recherche en biologie à l’Ecole Normale Supérieure et au CNRS. "On a réussi pour la première fois à mettre en place un protocole pour échantillonner et étudier le plancton, du plus petit (moins de 0,00001 mm) au plus gros (environ 2 mm), des virus jusqu’aux larves de poissons." Plancton : du grec "planktos" qui signifie "errer"; le plancton représente donc tout ce qui se laisse porter par les courants des mers et océans, à l’exception des poissons et mammifères marins. Le poumon et le thermomètre de la planète.

Tout commence au large d’Oman. La première station longue est prévue pour 2 heures du matin. Mais à l’heure dite, la mer est forte : 35-40 nœuds de vent, des creux de 2,5 mètres. La météo et le trafic important autour des plateformes pétrolières imposent de s’éloigner et d’attendre une accalmie. C’est donc au lever du soleil que le capitaine Hervé Bourmaud peut lancer un cri de satisfaction : "les affaires reprennent !". Et sur le pont arrière de ce voilier de 36 mètres aménagé en navire de recherche, le ballet des prélèvements se met en route.

Il durera jusque dans la nuit, permettant de collecter des centaines de litres d’eau et de faire des centaines d’échantillonnages, à l’aide d’une impressionnante batterie d’appareils. La "vedette", c’est la sonde CTD (pour Conductivity-Temperature-Depth, ou Conductivité-Température-Profondeur), baptisée "rosette" pour sa forme en étoile : 130 kg descendus jusqu’à 1500 m et 250 kg remontés par un treuil. Un concentré de technologie qui remplit à des profondeurs différentes dix bouteilles d’eau destinée à être filtrée et étudiée selon plusieurs méthodes : taxonomie morphologique, révélation pigmentique ou analyse génétique. L’essentiel de ce travail de classification se fera dans les laboratoires d’Europe ou d’Amérique associés au programme Tara.

Le protocole est au point. Antoine Sciandra, biologiste en charge de la mission scientifique : "A l’aide de cartes satellites, qui donnent la couleur de l’océan et la concentration en chlorophylle, puis de sondes mesurant la fluorescence, Tara se place sur un "bloom", floraison d’algues microscopiques favorisée par une remontée de sels nutritifs dans un "gyre" (tourbillon)". Une balise est larguée en un point sur lequel il faudra revenir plusieurs fois dans la journée pour reprendre les divers prélèvements au centre de cette explosion de vie, des filets et de pompes complétant le travail de la "rosette". Un travail harassant, parfois risqué sur le pont d’un navire balancé par les flots, mais payant.

"On a pu récolter de 20 à 40 000 espèces de protistes eucaryotes (organismes unicellulaires à noyau) dans quelques litres d’eau", raconte Colomban de Vargas, coordinateur scientifique. "C’est absolument énorme, on ne s’attendait pas à ces chiffres-là". Le but étant de faire un inventaire le plus complet possible de toutes tailles de plancton des virus et bactéries jusqu’aux petits animaux, les prélèvements se font dans des milieux riches en chlorophylle, mais aussi dans des milieux plus pauvres en surface, dans des grandes profondeurs ainsi que dans des lagons Cet état des lieux, premier de cette ampleur, n’a pas de référent dans l’histoire, il devrait permettre de mieux suivre désormais l’évolution de l’écosystème marin.

Pour Chris Bowler, "la difficulté de mettre en place ces protocoles avec un matériel de pointe jamais embarqué sur un tel navire explique que l’on connaisse si mal la vie microscopique des océans. C’est pourtant la base de toutes les chaines alimentaires dans les océans et le moteur qui génère la moitié de l’oxygène que l’on respire, séquestrant également le CO2 de l’atmosphère au fond de la mer."

Un indicateur crucial de l’état de la planète au moment ou le réchauffement climatique menace la vie sur terre. Tara, en véritable explorateur, "marche" donc sur les traces de Charles Darwin, embarqué sur le Beagle en 1831, et de Ernst Haeckel, parti sur le Challenger en 1872 pour étudier les micro-organismes marins.

A l’escale de Bombay, Chris savoure comme une première victoire la démonstration de ce que la mer a beaucoup à enseigner sur les maux de la Terre. Quand le docteur Balakhrish Nair, directeur de l’Institut National (indien) du Choléra et des Maladies Intestinales, lui explique comment des micro-crustacés appelés copépodes hébergeant le bacille du choléra se propagent vers les côtes puis les eaux douces terrestres et infectent les populations, il tient la preuve de la nécessité à approfondir ce travail de recherche sur la vie microscopique des océans. A l’origine de la vie, mais aussi de ravageuses épidémies

Autre domaine d’étude tout à fait novateur, que mène avec passion Defne Arslan sur Tara puis dans son laboratoire du CNRS à Marseille : la recherche sur les virus (elle en a déjà identifié deux) - particulièrement les virus géants - qui pullulent en mer. "Il est permis de se demander si le virus ne vient pas lui aussi du milieu marin", dit-elle en manipulant des bidons, des filtres et des fioles soigneusement étiquetées. "La virosphère marine est gigantesque, sans doute plus importante que sur terre : 108 de virus par millilitre d’eau dans les zones côtières ! Mais on ne sait pas encore trop où les chercher." Une goutte d’eau dans l’océan, en quelque sorte, et un sacré défi scientifique !

Ce défi que relève Tara a été imaginé par l’industriel Etienne Bourgois (avec son ami Eric Karsenty, co-directeur du Fonds) : son "devoir citoyen, dit-il modestement, c’est tenter de "rendre compte, expliquer au grand public quels sont les enjeux [ ] pour réussir à partager les ressources de la planète; peut-être qu’une réponse se trouve dans les océans." Sans doute, mais il faudra pour en prendre la mesure attendre le résultat de cette moisson d’analyses que mènent des dizaines de laboratoires dans le monde.

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Après l'Arctique, l'Antarctique

Tara retrouve les glaces ! Au terme de son parcours dans le sud de l’océan Atlantique, avant de passer le cap Horn, la goélette fera un séjour en Antarctique, hommage au nom que lui donna son premier propriétaire Jean-Loup Etienne ("Antarctica"), pour étudier les diatomées, le phytoplancton qui "piège" le plus de gaz carbonique au monde. Autre étape importante : les Galapagos, pour mesurer l’acidification en cours dans cette partie de l’océan Pacifique. Mais pour Chris Bowler, coordinateur scientifique de l’expédition, le clou de cette deuxième année du programme de circumnavigation devrait être le phénomène d’upwelling (remontée de sédiments) au large de la côte du Pérou, l’un des endroits les plus riches en plancton de la planète. Fin de cette étape dans un an en Nouvelle-Zélande.

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