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Affections respiratoires
Le bébé nageur en prend plein les poumons!
LAURENCE DARDENNE
Mis en ligne le 18/01/2006
ENTRETIEN
NCI 3 (trichloramine): gaz contaminant les piscines intérieures; toxique respiratoire le plus concentré pour les enfants; il fut utilisé pour blanchir la farine de pain dans les années 50; très réactionnelle, la trichloramine est un irritant des muqueuses et voies respiratoires comparable au chlore gazeux, si ce n'est qu'il agit plus profondément dans le poumon; gaz explosif». Directeur de recherches au Fonds national de la recherche scientifique (FNRS) et professeur à l'UCL, département de toxicologie industrielle et médecine du travail, le Pr Alfred Bernard annonce d'emblée la couleur de son exposé intitulé «Risques de chloration en piscine pour les jeunes: données récentes». On se souvient en effet du grand retentissement des précédentes études mises à jour par ce scientifique. Les résultats qu'il nous dévoile à présent, dans le cadre du colloque «Environnement et maladies chroniques: un défi pour la santé publique», sont à nouveau étourdissants.
En quoi consiste l'étude que vous avez menée entre 2002 et 2006 et dont les résultats vont bientôt être publiés?
Cette étude a porté sur 341 jeunes Bruxellois âgés de 8 à 12 ans, soumis à un questionnaire assez fouillé et à différents tests. Parmi eux, 41 avaient suivi des séances de bébés nageurs avant l'âge de 2 ans.
Quelle est l'observation la plus spectaculaire que vous ayez faite lors de cette étude?
Nous avons observé que, 10 ans après avoir été «bébés nageurs», pratique qui touche 15pc des petits Bruxellois, les enfants présentent des troubles de perméabilité, notamment des lésions cellulaires significatives, ou perte de l'ordre de 20pc des cellules de Clara. Or il faut plusieurs années de tabagisme pour en perdre 20 à 30pc!
Ces lésions sont-elles irréversibles?
Il semble que oui. Il s'agit de cellules souches de l'épithélium respiratoire, qui sécrètent certaines protéines anti-inflammatoires. Logées dans les broncho-terminales, elles ont donc pour fonction de protéger et de réparer les poumons. Ces cellules constituent une cible privilégiée du tabac et manifestement aussi de la trichloramine.
A-t-on diagnostiqué de ce fait davantage d'asthme ou d'affections respiratoires chez ces enfants, ex-bébés nageurs?
Absolument, ils ont plus d'asthme et font beaucoup plus de bronchites récurrentes. En ce qui concerne l'asthme d'effort, diagnostiqué suite aux tests et non basé sur les réponses aux questionnaires, on passe de 11pc parmi la population générale de l'échantillonnage à 23,3pc parmi les anciens bébés nageurs. Quant aux bronchites récurrentes décrites par les parents, elles passent de 37pc à 60pc. On ne peut donc pas dire que la pratique des bébés nageurs est saine.
Comment peut-on expliquer l'apparition de ces lésions?
Cette observation est tout à fait logique dans la mesure où les poumons sont en plein développement jusqu'à l'âge de six ou sept ans. Or, ils ont maximisé l'exposition lors des séances de bébés nageurs où ils sont carrément plongés dans l'eau. Dans les premiers mois, il y a un réflexe de fermeture des voies respiratoires qui fait qu'ils sont alors bien imprégnés de tous ces produits.
Les enfants atopiques (présentant une prédisposition) sont-ils encore davantage concernés?
Oui, chez ces enfants la trichloramine semble agir comme un adjuvant et favoriser l'apparition de l'asthme.
Jusqu'à quel âge le risque est-il particulièrement important?
Le risque est surtout important avant l'âge de six ou sept ans, années vers lesquelles l'épithélium arrive à maturation. Or les enfants fréquentent les piscines de plus en plus jeunes. Comme ils ne savent pas nager, ils se retrouvent dans des petits bassins qui sont chauds, donc fort pollués au niveau organique, raison pour laquelle les taux de trichloramine sont toujours plus élevés - jusqu'à 50pc - au-dessus des petits bassins. Ils maximisent donc l'exposition.
Vous déconseilleriez donc de fréquenter les piscines au chlore avant un certain âge?
Oui, en tout cas la pratique des bébés nageurs et pour les enfants qui ont des antécédents. Pour les enfants plus grands, qui ne sont pas atopiques, il faut s'assurer que la piscine est conforme. Le risque professionnel pour les maîtres nageurs n'est pas non plus négligeable. Cela dit, 75pc des personnes qui fréquentent les bassins de natation ne sont pas concernés par ce problème.
Et qu'en est-il de l'usage domestique du chlore?
Paradoxalement, nos études ont démontré que, dans les familles où le chlore était utilisé à la maison, les enfants présentaient moins d'asthme. On pense que ceci est lié au pouvoir nettoyant de l'eau de Javel qui détruit les allergènes.
D'autres études sont-elles en cours?
Oui, nous allons comparer les piscines cuivre-argent et les piscines au chlore et mesurer les problèmes de rhinites, les affections cutanées et les éventuelles pathologies liées au système reproducteur.
Les piscines cuivre-argent constituent-elles une solution envisageable?
Si cette solution est coûteuse lors de l'investissement, elle ne l'est pas dans la gestion. Dans les piscines au chlore, il faudrait idéalement renouveler l'air, qu'il faut chauffer à deux degrés de plus que l'eau, de six à 8 fois par heure, ce qui n'est jamais le cas. Si on fait le calcul du coût énergétique, c'est intenable. En adoptant un système cuivre-argent ou une autre alternative, on évite ce problème de ventilation. Or il faut absolument contrôler et ventiler, sinon ce gaz, que l'on ne peut mesurer en continu, s'accumule inévitablement.
© La Libre Belgique 2006
Savoir Plus
Petit rappel des études réalisées de 1999 à 2003: en 2000, on découvre de façon fortuite une hyperperméabilité épithéliale, c'est-à-dire une augmentation des troubles de la perméabilité de la barrière épithéliale du poumon, chez des enfants habitant les Ardennes par rapport à leurs petits homologues bruxellois. Quelques mois plus tard, on reproduit ces effets de façon aiguë chez des enfants fréquentant une piscine avec un taux de 540g de trichloramine par m3. Il apparaît comme une certitude que ce gaz, pratiquement le seul gaz oxydant insoluble dans l'eau, agit sur le poumon profond, contrairement à l'ammoniaque ou dioxyde de souffre qui sont arrêtés par les voies respiratoires supérieures. Depuis longtemps, on savait que ce gaz pouvait provoquer un oedème du poumon.
Par ailleurs, une étude de 2001 révèle que les variations d'asthme mesurées dans les écoles bruxelloises, entre 30 et 50pc, sont en corrélation avec une fréquentation cumulée avant l'âge de 6-7 ans. «Dans cet article, on émet l'hypothèse, il est vrai un peu audacieuse, reconnaît le Pr Bernard, que ce gaz pourrait être impliqué dans l'épidémie d'asthme inexpliquée qui touche l'Occident.» En 2004, des Suédois confirment des lésions de l'épithélium du poumon profond. Enfin, citons encore un court article paru dans le «New England journal of medicine» montrant, chez sept asthmatiques soumis à aucun effort, une augmentation de l'hyperréactivité bronchique, après 12 minutes passées dans un jacuzzi chloré de piscine. Les auteurs confirment que l'air chloraminé peut causer des effets délétères sur le poumon profond. Il a par ailleurs également été démontré que ce gaz provoque de l'asthme chez les maîtres nageurs.
© La Libre Belgique 2006
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