C'est quoi le bonheur ?
Devinette : une alimentation saine repose-t-elle sur la quantité de nourriture ingurgitée ou sur l'équilibre de ces aliments en termes de protéines et de vitamines ? Et le temps consacré à ces repas, le raffinement qui entourent leur préparation, ne contribuent-ils pas à la qualité de notre alimentation ?PDF: D'autres indicateurs que le PIB PDF: La croissance et le bonheur PDF: Manifeste FAIR
- Publié le 01-07-2009 à 00h00

Devinette : une alimentation saine repose-t-elle sur la quantité de nourriture ingurgitée ou sur l'équilibre de ces aliments en termes de protéines et de vitamines ? Et le temps consacré à ces repas, le raffinement qui entourent leur préparation, ne contribuent-ils pas à la qualité de notre alimentation ?
L'image peut paraître simpliste, mais elle résume assez bien les débats de plus en plus nombreux remettant en cause la pertinence de l'indicateur roi, le fameux Produit intérieur brut (lire ci-contre). Alors qu'une crise économique d'une violence inattendue a grêlé les certitudes de la plupart des économistes et que l'on sent poindre un mal-être de plus en plus palpable dans toutes les couches de la population, cet indicateur est-il encore adapté pour servir de point de référence aux politiques de développement des sociétés contemporaines ? Et tandis que la facture environnementale de la croissance économique s'annonce particulièrement salée, peut-on continuer à ignorer le coût écologique de nos comportements de consommation ?
Ces interrogations gagnent en tout cas les cénacles académiques et politiques. En France, pour citer l'exemple le plus récent, le très libéral Nicolas Sarkozy a ainsi confié au prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz, épaulé par une tripotée de prestigieux experts, le soin de réfléchir à de nouveaux indicateurs permettant de mesurer de la "Performance économique et le Progrès social". "Le PIB a sa logique, mais il faut savoir ce que l'on mesure ou non. Le problème, c'est l'usage que l'on en fait en voulant à tout prix lui donner une croissance maximale sans tenir compte de toutes les implications et de toutes les nuances", commentent Isabelle Cassiers (professeur au département des Sciences économiques de l'UCL) et son assistante Géraldine Thiry - qui réalise actuellement une thèse de doctorat sur le thème des indicateurs alternatifs(1). Ainsi le PIB ne prend-il, par exemple, pas en compte tout ce qui concerne le travail bénévole ou domestique. A l'inverse, rester coincé dans les embouteillages contribue à le faire augmenter en raison du carburant inutilement consommé. "Et un veuf qui épouse la gardienne de ses enfants fera décroître le PIB, alors que celle-ci continuera à s'occuper des enfants et que le couple peut y trouver un surcroît de bonheur " Tout cela a-t-il un sens ?
Le débat n'est pas neuf. En 1972, le célèbre "Rapport Meadows" pointait déjà du doigt les dérives du "toujours plus", les limites d'une croissance que l'on voudrait infinie. Dans la foulée, diverses recherches ont suggéré des pistes d'indicateurs alternatifs ou complémentaires au PIB intégrant une dimension sociale. On peut citer l'indicateur de satisfaction de vie qui tente d'évaluer le bien-être subjectif d'une population; l'indicateur de développement humain élaboré par les Nations unies au début des années 90 ou encore l'Indicateur de bien-être économique durable. Plus récemment, les initiatives se sont multipliées, y compris en Belgique, afin d'inclure l'empreinte écologique (qui mesure l'impact environnemental de nos activités par rapport à la biocapacité de la planète) dans les guidelines du processus de décision politique.
Aux yeux d'Isabelle Cassiers, nous sommes aujourd'hui arrivés à un tournant historique où se font jour les limites du modèle de développement économique mis en place il y a un demi-siècle. "Ceux qui ne prennent pas cette problématique au sérieux sont une guerre en retard " Illustration de ce constat : alors que dans notre pays le pouvoir d'achat a augmenté de 80 % entre 1973 et 2005, des enquêtes ont montré que la satisfaction de vie moyenne a parallèlement régressé de 8,8 % Un découplage qui se confirme dans de nombreux pays industrialisés. L'argent ne semble donc pas forcément faire le bonheur.
Mais comment basculer d'un système axé sur la quantité et la valeur marchande vers un système privilégiant la qualité (de l'enseignement, des soins de santé ) ? "A court terme, le PIB étant hégémonique depuis 60 ans, on devra commencer par le corriger et le compléter", reconnaissent nos interlocutrices. "Mais sur le long terme, on doit aller vers un nouvel outil qui intègre les choses que l'on veut valoriser. Ce n'est pas le cas actuellement et pour cela, il faudra un débat démocratique qui puisse conduire à un nouveau compromis social qui prenne la relève de celui établi après la guerre en faveur de la croissance du PIB. On doit repenser nos indicateurs en fonction d'objectifs que se donne la société et réaliser que l'on peut les atteindre autrement que par de la croissance économique. Il est plausible que le successeur du PIB intègre trois dimensions qui semblent aujourd'hui incontournables : environnementale, sociale (accès à l'emploi, à la santé, à l'éducation, etc.) et qualité de vie, dans ses aspects plus subjectifs. Prenez les expériences d'écovillages ou d'écoquartiers. Elles visent à réorganiser des communautés locales sur base de principes de solidarité, de relations sociales, de protection de l'environnement afin d'atteindre un haut niveau de bien-être. Pourtant, il est vraisemblable que l'application de leurs principes (entraide, consommation réfléchie, échanges hors marché, etc.) fasse baisser le PIB !"
Les débats sur ce nouveau modèle de société ne pourront pas non plus faire l'économie d'une réflexion approfondie sur la répartition des revenus. Le chemin est encore long et tortueux comme en témoignent les plans de relance annoncés ici et là. Aussi vert(s)ueux soient-ils sur papier, tous ont pour fondation la relance de la croissance et de la consommation. Une attitude schizophrène, qui à entendre s'élever des voix de plus en plus nombreuses, finira inévitablement par se heurter à certaines réalités physiques.
Une conventionDéfinition. Au fait, c'est quoi le PIB ? "C'est la valeur monétaire de l'ensemble des biens et services nouvellement produits (et recensés) dans un pays au cours d'une année", explique Isabelle Cassiers. C'est en quelque sorte le thermomètre qui sert à mesurer la création de richesse. Cette valeur monétaire de la production étant aussi du revenu, le PIB par habitant sert couramment d'indicateur du niveau de vie moyen dans un pays. "Le PIB est un instrument qui a été mis en place après la Seconde Guerre mondiale. Avec la révolution keynésienne, on estimait que l'Etat devait pouvoir conduire l'activité économique. Il fallait disposer d'un cadre comptable logique et l'on a mis en place des comptabilités nationales à l'échelle des pays, un peu à la manière de ce qui se fait pour les entreprises. Le PIB est également utilisé pour des analyses comparatives entre pays, pour obtenir des crédits de la part d'organismes internationaux ou encore comme dénominateur commun, pour comparer l'ampleur de la dette publique par exemple. Sa construction et son calcul reposent sur des conventions liées à un contexte historique. Ce qui veut dire que l'on pourrait obtenir d'autres chiffres, témoins d'autres objectifs, si l'on décidait de sortir de ces conventions." Toutes deux membres du Forum pour d'autres indicateurs de richesse, un collectif qui a récemment diffusé une réaction aux travaux de la Commission Stiglitz : www.idies.org/index.php?category/FAIR
