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Biocarburants
Biocarburants: Graines d’injustice
Gilles Toussaint
Mis en ligne le 30/07/2009
De retour d’un voyage en Colombie au cours duquel elle a participé à une mission de "vérification internationale" organisée par une coalition d’ONG, la députée fédérale Thérèse Snoy (Ecolo) n’est guère rassurée. "Nous sommes allés nous rendre compte sur le terrain des conséquences qu’avait le développement des agrocarburants dans ce pays. A cette occasion, nous avons rencontré des communautés villageoises, des représentants d’organisations paysannes, des autorités locales et nationales, mais aussi des diplomates européens présents sur place", explique-t-elle en compagnie de la réalisatrice Monique Munting (auteur du documentaire "Réservoirs pleins, assiettes vides") et de Stéphane Compère (CNCD-11.11. 11). Et le constat qu’ils en ramènent est plutôt sombre.
Les objectifs que s’est fixés l’Union européenne en matière de biocarburants ont incité ce pays comme de nombreux autres à se lancer dans l’exploitation à grande échelle de ces cultures énergétiques. En Colombie, le président Uribe a ainsi décrété que sa politique de développement rural passait par les carburants "verts", en particulier par la culture de la canne à sucre et des palmiers à huile. "Le palmier à huile couvre actuellement une superficie de 200000 ha, mais l’objectif est d’atteindre les 3 millions d’ha dans les dix prochaines années, ce qui représente à peu près la superficie de la Belgique. Le but est de répondre aux besoins énergétiques intérieurs, mais aussi de prendre une part importante des marchés d’exportation", observe Mme Snoy.
Une expansion qui est loin de profiter à l’ensemble de la population colombienne. Ce choix, dénoncent nos interlocuteurs, conforte le modèle de l’agro-business et bénéficie essentiellement aux grandes entreprises souvent aux mains d’une oligarchie proche du pouvoir. Il revient à perpétuer une tradition de spoliation des terres comme ce fut précédemment le cas avec les cultures d’hévéa et le développement de l’élevage de bétail. La Colombie compte ainsi, selon les sources, entre 3 et 5 millions de personnes déplacées.
"Le développement des agrocarburants se fait au détriment des populations pauvres d’origine indienne ou afro-colombienne qui sont chassées de leurs terres et de leurs villages. Nous avons recueilli des témoignages évoquant des menaces et, dans certains cas, des assassinats opérés par des paramilitaires à la solde de compagnies privées." La loi colombienne définit pourtant les droits des populations indigènes sur certains territoires, mais dans les faits ceux-ci sont systématiquement bafoués et les victimes ont bien du mal à se faire entendre par la justice. "Rien n’est fait pour aider les petits paysans qui veulent développer des cultures nourricières traditionnelles. Les monocultures ne font que renforcer l’inégalité sociale. Elles provoquent des injustices dans la distribution des ressources, accroissent les situations de dépendance, de misère et de faim", souligne la députée Ecolo. Et si certains trouvent du travail dans ces entreprises, c’est généralement dans des conditions très pénibles et avec un statut précaire.
Les impacts environnementaux des cultures de palmiers à huile viennent encore noircir le tableau. "Elles pompent énormément d’eau et presque rien ne pousse en dessous. Ce sont des déserts verts où la biodiversité a complètement disparu. Les paysans que nous avons rencontrés nous ont dit que la palme stérilise les sols." En outre, ces monocultures prennent la place de zones agricoles variées et extensives et débouchent sur des déforestations importantes. "La palme est également sensible à certains champignons, on utilise donc beaucoup de pesticides et de fongicides. Mais malgré cela, dans la région où je me suis rendue, près de 70 % des plantations étaient malades ou mortes. Pour certains petits propriétaires locaux qui se sont endettés pour se lancer dans cette culture, c’est une catastrophe car ils doivent faire de nouveaux emprunts pour replanter une variété hybride plus résistante développée par le gouvernement. Ils n’ont apparemment pas facilement accès aux compensations qui sont offertes aux grands exploitants", poursuit Thérèse Snoy.
Afin de répondre aux règles de durabilité que l’Europe entend imposer au biocarburants, les autorités colombiennes ont pris une série d’initiatives, mais celles-ci ne semblent guère crédibles au vu de la réalité du terrain, ajoute-t-elle. L’UE a donc une responsabilité essentielle dans la pièce qui se joue en Colombie. "Elle est en train de négocier un accord commercial avec ce pays de manière peu transparente. Il est impératif d’y inclure des exigences sociales et environnementales strictes. Le processus européen de certification des biocarburants doit également être mis au point avant la conférence de Copenhague en décembre. De leur côté, les Etats-Unis ont gelé la ratification d’un traité de libre-échange avec ce pays en raison de la politique de Bogota en matière de droits humains. Un accord de nature économique entre notre pays et la Colombie va également être soumis pour ratification au Parlement. Pour ma part, je demanderai à mon groupe de s’opposer à ce texte s’il reste en l’état. La situation est encore réversible, il faut donc tout faire pour éviter qu’elle ne s’aggrave", conclut Thérèse Snoy.
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