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Energie solaire
Quand l’agriculteur devient énergiculteur
Véronique Leblanc
Mis en ligne le 18/08/2009
Jean-Luc Westphal est un homme de la terre, un vrai. Depuis le XVIIe siècle, sa famille exploite la ferme du Furstweg dans le village idyllique de Weinbourg niché au piémont des Vosges du Nord. Mais rien de conventionnel chez lui, l’homme est d’une curiosité insatiable et son obstination à aller de l’avant résiste à tous les obstacles.
L’innovation dans le développement durable, cela fait longtemps qu’il y pense. Dès 2006, lui et son frère Daniel veulent développer sur leurs terres la culture de plantes énergétiques permettant le développement d’un nouveau carburant de synthèse. Validé par un laboratoire canadien, revalidé par la Direction régionale de l’industrie, de la recherche et de l’environnement (DRIRE), le projet ne trouve pas d’investisseurs. "Trop innovant", dit Jean-Luc Westphal.
Une autre idée leur vient alors : dépolluer les traverses de chemins de fer pour en extraire les métaux lourds et récupérer le bois en tant que combustible, mais là encore le financement ne suit pas. La troisième inspiration sera la bonne : investir dans le photovoltaïque - sous l’impulsion du décret de 2006 instituant le rachat du kilowattheure (kWh) solaire - mais le faire à fond et en sachant où on va.
Jean-Luc Westphal se met donc en route, participe à des séminaires en Allemagne, se rend au Japon - le pays en pointe sur la question -, en Chine La construction de ses installations débute début 2008. Un peu plus d’un an plus tard, en avril 2009, la plus grande installation solaire intégrée au bâti du monde livre ses premiers kWh à Electricité de Strasbourg.
Le coup d’œil est spectaculaire : pas moins de 36 000 m2 de panneaux photovoltaïques répartis sur cinq bâtiments neufs construits en bois et dont les toitures mesurent 22 mètres de large. Trois présentent une longueur de 360 mètres et deux autres mesurent respectivement 200 et 160 mètres. Mais il n’y a pas que la taille qui fasse la particularité de cette installation photovoltaïque couvrant des hangars et un bâtiment administratif.
A Weinbourg, les panneaux solaires ne recouvrent pas les toits, ils constituent les toits. Parfaitement étanches, ils ont été conçus par MSK, filiale japonaise de la société chinoise Suntech dirigée par le docteur Shi, un scientifique menant des recherches de pointe sur le photovoltaïque depuis 2001. "Cette technologie est importante pour nous, explique Jean-Luc Westphal, car l’absence de sous-toiture évite la surchauffe qui, au-dessus de 25°, perturbe les ions du silicium et diminue le rendement des panneaux. En cas de forte chaleur, il est d’ailleurs nécessaire de rafraîchir les modules et nous utilisons pour cela l’eau de pluie récupérée sur les toits, stockée dans des fosses et diffusée par aspersion."
A terme, le but des frères Westphal est aussi de stocker de la biomasse dans leurs hangars photovoltaïques pour la faire sécher, l’ouverture sur un côté des bâtiments étant d’ailleurs destinée à permettre la circulation de l’air pour faciliter l’opération. "Notre but est en effet de reconvertir progressivement les 200 ha de céréales que compte l’exploitation en culture de plantes énergétiques, explique Jean-Luc Westphal, une alternative pour nous face à la baisse des prix des matières alimentaires."
Trois végétaux sont préconisés : le sorgho papetier, le miscanthus ou herbe à éléphant et l’ingiscum, nouvelle espèce développée dans un institut de recherches allemand à partir de la renouée du Japon. Une fois récoltées, ces plantes, dont quelques ha ont déjà été plantés, seront séchées sous les hangars, broyées et transformées en granules revendus comme combustible.
Des essais déjà entamés et suivis par le Pôle d’excellence rurale au service des énergies renouvelables. Pour l’heure, c’est l’énergie solaire revendue sous forme d’électricité que les frères Westphal exploitent depuis trois mois. "Ces débuts sont prometteurs malgré un mois de juillet pas terrible", confie Jean-Luc.
Pour convertir le courant continu produit par les 25 000 modules monocristallins des panneaux en courant alternatif injectable dans le réseau d’électricité de Strasbourg, il fallait une installation à la hauteur de l’enjeu. Là encore les frères Westphal ont traité directement avec un fournisseur de pointe, l’allemand Siemens qui a installé quatre appareils triphasés, chacun capable d’absorber 1,7 MW, un transformateur et un poste de livraison de taille industrielle.
Pour mener à bien ce projet pharaonique, Hanau énergies, la société créée par Jean-Luc Westphal, a dû trouver 20 millions d’euros, sans aucune subvention publique puisqu’il a refusé les 30 000 € proposés dans le cadre du projet Energivie de la Région Alsace. "On a préféré les laisser à un projet de plus petite importance et nous débrouiller seuls", explique Jean-Luc Westphal. Ce sont les banques Crédit agricole et Natixis qui ont financé l’entreprise à 95 %, 5 % restant à charge des porteurs du projet. "Le remboursement du prêt court sur 17 ans et le retour sur investissement est prévu sur 10-11 ans uniquement en se basant sur le rendement du photovoltaïque", précise Jean-Luc Westphal. "Actuellement, il est de 2,1 millions de kWh en trois mois(1) mais en hiver, nous prévoyons une baisse de la production à un quart de celle de la belle saison."
Jamais à court d’idées, Daniel et Jean-Luc Westphal ont d’autres applications photovoltaïques en tête. Si les pommes récoltées dans leur verger de 7 ha ne sont pas concernées par la question, les 85 000 poules pondeuses qu’ils élèvent pour en vendre les œufs en Allemagne sous un label "plein air" vont bientôt goûter aux délices d’ombrières photovoltaïques. "Les directives européennes sont de plus en plus strictes sur le bien-être animal, explique Jean-Luc Westphal, elles réclament la possibilité de s’abriter du soleil pour les animaux et nous allons créer 20 ha de parcours avec panneaux solaires même si l’énergie récupérée au sol est à la moitié du prix de celle captée en toiture."
L’échelle de l’installation photovoltaïque sur bâti de Weinbourg est unique au monde et l’Alsace - stimulée par la proximité de l’Allemagne - est la première région de France à avoir créé un observatoire du photovoltaïque sous l’impulsion de la Chambre d’agriculture. Nombre d’exploitants s’y sont mis afin de diversifier leurs revenus mais la plupart utilisent des installations avec sous-toitures, contrairement à ce qu’ont fait les frères Westphal.
Invités à l’Elysée, objets d’articles et d’émissions de télévision, ceux-ci, de plus en plus sollicités, ont fini par créer une seconde société Hanau Energies Concept qui installe des centrales photovoltaïques clés en main. Cette structure emploie cinq personnes dans son service commercial et quelque 350 sous-traitants sur le terrain. "Nous avons des clients en Poitou-Charentes, en Languedoc- Roussillon, en Provence-Alpes-Côte d’Azur, à Abbeville dans le Nord et jusqu’en Guyane française", précise Jean-Luc Westphal. Selon lui, il est évident que l’avenir sera placé sous le signe de l’énergie solaire, et il suit de près le développement chez Suntech de nouvelles cellules qui pourraient augmenter de 5 % le rendement de ses panneaux. Un regret cependant: ce premier été branché photovoltaïque l’a empêché d’emmener sa famille au soleil de vacances qui auraient pourtant été bien méritées !
(1) le tarif de rachat du kWh en France est fixé à 55 cents. Il peut fluctuer en fonction du coût de la vie, de celui de l’énergie ou de l’évolution du secteur du BTP et dépasser les 60 cents.
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