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Santé mentale
Boris Cyrulnik, optimiste incurable
Eric de Bellefroid
Mis en ligne le 03/02/2010
Neurologue et psychiatre, mais aussi éthologue et psychanalyste, le D r Boris Cyrulnik, à l’occasion du titre de docteur honoris causa que lui décernait mardi l’UCL, a accepté de nous éclairer sur les travaux qui lui valent aujourd’hui une large et puissante notoriété de par le monde. Né le 26 juillet 1937 à Bordeaux, de parents juifs qui allaient disparaître dans les camps, il dut être caché dans une pension sous l’Occupation, puis, ayant échappé à une rafle, fut confié à un réseau jusqu’à la Libération. Une parente le recueillit alors pour assurer son éducation. Docteur en médecine de l’université de Paris et directeur d’enseignement à l’université de Toulon-Var, Boris Cyrulnik a beaucoup creusé depuis une vingtaine d’années le concept de résilience, qu’il définit comme "l’art de naviguer dans les torrents".
Depuis pas mal d’années, vous travaillez essentiellement sur le concept de la “résilience”. Qu’entendez-vous par là ?
En 1993, nous avons réuni des chercheurs internationaux à l’université de Toulon sur le thème de la "résilience" (cf. John Bowlby), parce que nous travaillions sur la manière d’entourer des enfants ou des adultes blessés par un trauma. Je dirige d’ailleurs un diplôme d’université fort lié aux théories de l’attachement et de la résilience. Celle-ci intervient quand des gens sains, touchés dans leur vie par un fracas, développent une souffrance particulière et des troubles intimes durables, longtemps considérés comme irréparables. Maintenant qu’on les sait au contraire réparables, on forme des groupes de recherche avec des biologistes, des psychologues, des sociologues et des anthropologues, et l’on s’aperçoit que plus on précise les conditions de la résilience, c’est-à-dire les facteurs qui permettent la reprise d’un développement après une période de fracas psychologique, beaucoup plus nombreux sont les enfants et adultes blessés qui reprennent une vie supportable.
S’agissait-il alors de prévenir certaines formes de délinquance ?
C’est vrai que la délinquance est provoquée par l’abandon de ces enfants, qui n’apprennent pas à gérer leurs émotions, s’inhibent alors et finissent par passer à l’acte. La délinquance est souvent un révélateur de dysfonctions sociales autant qu’émotionnelles. Quand je travaillais en Colombie ou au Brésil avec les enfants des rues, qui sont la plupart du temps des garçons, on voyait bien que ceux qui ne versaient pas dans la délinquance avaient une espérance de vie biologique très brève. Mais la délinquance est une adaptation à une société folle, bien davantage qu’à un trouble de la gestion des émotions.
A ce propos, jugez-vous qu’on vit, ici même, dans des sociétés folles ?
Toutes les sociétés ont leurs formes de folie. Paul Valéry disait que deux grands dangers menacent l’homme : le premier est le désordre ; le second, l’ordre. Mais il faut un ordre, sinon c’est la violence. Et il faut une institution qui puisse contester cet ordre de façon à le faire évoluer, sinon c’est la dictature.
Il est très courant, de nos jours, de parler d’une société dépressive, déclinante, etc.
Quand je suis arrivé sur terre, moi, homo sapiens, il y a 3,5 millions d’années, la vie était plus difficile qu’aujourd’hui. Je dormais par terre, je souffrais du froid et de la famine, j’étais mangé par les animaux. Donc, la vie est difficile. Ce que je crois, cependant, c’est que les humains peuvent désormais souffrir deux fois : d’abord dans le réel - le froid, la faim, les blessures -, et puis une seconde fois dans la représentation du réel : "J’ai été humilié", "j’ai été abandonné", "je ne suis pas là où je devrais être" Cela ne m’étonne donc pas qu’on parle de déclinisme et de dépression, même si dans le réel, les conditions s’améliorent incroyablement. C’est dans la représentation de ce réel qu’on se fait souffrir.
Il reste que le bonheur, quelquefois, paraît en berne.
Le bonheur est un mot qui désigne un moment d’euphorie. C’est un sentiment provoqué par une représentation. Ça dépend donc de ce que l’on dit. Vous savez, les petits nazis dans les écoles étaient follement heureux : on leur apprenait la guerre, on leur mettait des uniformes, et cela a engendré une des plus grandes déflagrations de la condition humaine. Prévert m’a le mieux fait comprendre la chose en disant : "J’ai connu le bonheur au bruit qu’il a fait en partant." On le constate très bien dans les théories de l’attachement : on peut vivre depuis vingt ans avec quelqu’un, on voit cette personne tous les jours, et puis soudain elle part. C’est quand elle part qu’on se rend compte combien elle était indispensable
Il ne vous paraît pas qu’on vit une crise de société, autre que simplement financière ?
Je ne parle pas de crise, j’emploie le mot "catastrophe", qui est beaucoup plus optimiste ! Parce qu’une catastrophe, c’est une coupure avec laquelle on ne recommencera plus à vivre comme avant. Tandis qu’une crise en annoncerait une autre, et l’on continuerait de vivre comme précédemment. Cependant, depuis 3,5 millions d’années, on ne survit qu’en surmontant des crises. Mais probablement des catastrophes aussi, à vrai dire, parce que l’espèce humaine a déjà failli disparaître il y a 1,4 million d’années - les généticiens nous disent qu’il restait entre 15 et 20 000 êtres humains sur terre. La crise, elle, fait partie de la condition humaine, et même de la condition du vivant.
Est-il pour vous, hormis le réchauffement climatique, une menace que vous craignez par-dessus tout pour la société humaine ?
Je n’ai pas peur. Ce qui peut nous arriver de pire, c’est la mort. Individuellement, on va mourir. Et l’espèce pourrait disparaître comme 99 % des espèces l’ont fait avant elle. Ce n’est pas impossible du tout. Jusqu’ici, pendant 3,5 millions d’années, c’est la violence qui a permis à l’homme de survivre. Jusqu’aux frontières actuelles, la violence était créatrice. Aujourd’hui, dans une société à peu près organisée, on rencontre une violence destructive.
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