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Groenland
Penser l’avenir en explorant le passé
Grégoire Comhaire
Mis en ligne le 03/09/2010
Parce que les couches de glace s'y accumulent depuis toujours en immobilisant les caractéristiques de l’atmosphère qui prévalaient alors, les calottes glaciaires sont en quelques sortes la mémoire climatique de notre planète. Forer sous la glace et analyser des molécules d’eau qui n’ont plus vu la lumière du jour depuis plusieurs dizaines de milliers d’années, c’est remonter le temps et tâcher de comprendre comment l’environnement terrestre a réagi aux différentes périodes glaciaires et interglaciaires qui se sont succédées jusqu’à aujourd’hui. C’est aussi essayer d’imaginer comment notre environnement réagira au réchauffement climatique qui se profile, en se basant sur des situations similaires qui ont eu lieu par le passé.
Des calottes glaciaires, il n’en reste que deux : l’Antarctique dans l’hémisphère sud, et le Groenland dans l’hémisphère nord. Les glaces de l’Antarctique permettent de remonter jusqu’il y a un million d’années en arrière, ce qui n’est pas le cas des glaces du Groenland, qui sont toutefois beaucoup plus riches en informations. Et c’est précisément cette richesse qu’une expédition scientifique internationale, à laquelle a participé le Laboratoire de Glaciologie de l’ULB, est allée chercher.
Depuis trois ans, 300 chercheurs issus de 14 pays différents se sont relayés sur le site de NEEM, au milieu du territoire groenlandais, pour participer à une entreprise de taille : forer sous les glaces millénaires et en extraire une carotte de plus de 2 500 mètres de profondeur, pour tenter de remonter à la précédente période interglacaire, l’Eémien, il y a environ 110 000 ans. "A cette époque la température de la terre était supérieure de 2 degrés à celle qui prévaut aujourd’hui", explique le Pr Jean-Louis Tison de l’ULB, qui a participé à l’expédition scientifique. "C’est une période particulièrement intéressante à étudier parce qu’elle correspond à peu près à ce à quoi pourrait ressembler le climat de la Terre d’ici 50 ans sous l’effet du réchauffement climatique."
Plusieurs équipes scientifiques se sont efforcées de remonter à l’Eémien par le passé. En vain. Mais après plusieurs expéditions infructueuses, le site de NEEM s’est avéré le bon pour y parvenir. Non seulement la carotte de glace qui y a été forée couvre l’ensemble de l’Eémien mais elle remonte même au-delà, puisqu’elle va jusqu’à couvrir une partie de la période glaciaire qui l’a précédée. Une première mondiale! Le prochain défi, sera d’en analyser le contenu, ce qui devrait prendre quelques années.
L’enjeu est énorme. Car c’est la première fois qu’on reconstitue l’ensemble de cette période et qu’on dispose de données correspondant à un réchauffement climatique similaire à celui qui se profile à nous. "On sait déjà que les températures varient naturellement, et que de nouvelles ères de glaciation surviennent tous les 100 000 ans, mais on sait aussi que l’environnement terrestre réagit de manière non-linéaire", poursuit Jean-Louis Tison.
Concrètement, ça signifie que les conséquences terrestres des variations climatiques surviennent avec un temps de retard : à une vitesse et à un degré d’intensité difficilement prévisibles en l’état actuel des connaissances. "L’intérêt d’analyser les archives glaciaires est de voir comment l’environnement pourrait réagir aux variations climatiques provoquées par l’homme en comparant avec la manière dont il a réagi lors d’une variation similaire provoquée de manière naturelle."
Les chercheurs vont à présent analyser les isotopes de l’hydrogène et de l’oxygène qui constituent les molécules d’eau. "Les proportions des atomes lourds et des atomes légers vont varier en fonction de la températures à laquelle la glace s’est formée", explique encore le professeur Tison ."Mais ce n’est pas tout. Grâce aux bulles d’air qui se trouvent emprisonnées entre les cristaux de neige, on a aussi le taux de gaz à effet de serre qui se trouvaient dans l’atmosphère à l’époque."
L’analyse de la carotte de NEEM permettra peut-être, dès lors, de mieux prévoir le degré d’élévation des océans dans les prochaines décennies ou les variations des courants atmosphériques. Mais jusqu’à quel point va-t-on pouvoir interpréter ce qu’on a trouvé dans les glaces de la dernière période interglacaire? Il est trop tôt pour le dire.
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