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L’Homme de Spy, le vrai, est de retour !

Guy Duplat

Mis en ligne le 06/01/2012

On a reconstitué de manière hyperréaliste l’Homme de Spy, notre ancêtre néandertalien. C’est le fruit d’une longue recherche scientifique, qui sera présentée à l’Espace de l’Homme de Spy, à Spy.

L’effet est formidable et très troublant. Il est là devant nous, debout, de petite taille (1,5 m), la peau blanche, sale. Il est nu et glabre, un peu gêné, les mains croisées derrière le dos, une jambe en avant. Il nous regarde de ses beaux et doux yeux bleus, avec un léger sourire. Il a les cheveux et la barbe au vent. On croirait qu’il va parler. On sait que les chercheurs n’ont pas encore tranché sur la capacité de langage des néandertaliens. Rien dans leurs gènes ne s’y oppose et le seul "pharynx" retrouvé permet la parole. Alors pourquoi cet Homme de Spy revenu chez nous ne nous parlerait pas ?

Il est plus vrai que nature : ses yeux, ses cils, ses lèvres, la pigmentation de sa peau, les pores de la peau, ses poils, rides, ongles, cheveux et barbe : tout est criant de vérité (des artistes contemporains comme Ron Mueck ont utilisé ces merveilles techniques pour créer des vrais "humains").

On aurait envie de lui serrer la main, de lui demander ce qu’il pense de la crise des banques et du réchauffement climatique. D’autant qu’il a l’air doux, sympathique et intelligent, loin des images de presque "débile" qu’on a longtemps donné à nos ancêtres néandertaliens. Certes, il a légèrement le menton et le front fuyants, mais comme de nombreux hommes actuels. Cette reconstitution spectaculaire a été dévoilée hier au museum des Sciences naturelles et sera, dès le 7 janvier, l’attraction de l’espace de l’Homme de Spy à Onoz (ouvert du mercredi au dimanche de 13h à 17h, www.hommedespy.be), près de la grotte, le long de l’Omeau, un affluent de la Sambre. Cette reconstitution est le fruit d’un long et passionnant travail scientifique.

D’abord, le contexte. En 1886, Maximin Lohest et Marcel De Puydt menant des fouilles dans la grotte de Spy, près de Namur, y découvrent des restes humains. Pour la première fois, on retrouvait des squelettes dans des couches stratigraphiques permettant de les dater et de découvrir des outils et des restes d’animaux de la même époque. Ces os formaient les squelettes incomplets de deux individus, morts il y a environ 36000 ans. On découvrit plus tard, les restes d’un enfant de 20 mois de la même époque. La découverte était sensationnelle car ces "hommes de Spy" étaient différents de nous et apportaient la preuve que vivait alors chez nous, un autre type d’homme, différent de l’homo sapiens que nous sommes. C’était un chasseur-cueilleur (l’agriculture n’est venue que des millénaires plus tard). La manière dont les os étaient disposés, laisse supposer que l’un d’entre eux au moins avait été enseveli, ce qui témoigne d’un respect des morts.

Le mystère des néandertaliens passionne depuis des décennies et dans ce contexte, l’Homme de Spy, le squelette le plus tardif de néandertalien jamais retrouvé, est capital. Depuis 25000 ans, certes, l’homo sapiens (c’est-à-dire nous) règne seul sur la terre. Nous y sommes habitués au point que les anthropologues avaient des difficultés à imaginer que d’autres hommes aient pu exister et même cohabiter avec homo sapiens. Mais les scientifiques ont démontré en abondance que l’évolution de l’Homme fut buissonnante et non linéaire. Avant l’émergence de l’homo sapiens (qui n’est lui-même, qu’une étape de plus dans l’évolution), il y eut quantité de branches de proto ou quasi humains, dont beaucoup ont cohabité pendant des dizaines de milliers d’années.

La lignée humaine se serait séparée de celle des grands singes, il y a 8 à 9 millions d’années (on cherche activement les restes de cet ancêtre commun, le DAC). Le crâne de Toumaï retrouvé au Tchad serait la plus ancienne trace de cette lignée. Il y eut ensuite, quantité de branches (dont les australopithèques avec la célèbre Lucy retrouvée dans le désert de l’Afar par Yves Coppens). La lignée homo aurait émergé il y a 2 à 3 millions d’années et fut elle-même buissonnante. La naissance de l’homo habilis, notre plus vieil ancêtre identifié est située dans le berceau africain. Il est suivi de l’homo erectus qui a émigré une première fois de l’Afrique vers l’Asie, et ensuite vers l’Europe il y a 1 million d’années.

Dans ce buissonnement, arrive parmi d’autres "humains", homo neandertalis il y a 250000 ans qui émigre alors vers le Proche Orient où il prospéra. De là, il s’étendra aussi en Asie et en Europe où l’on retrouve sa trace jusqu’il y a plus ou moins 30000 ans, date supposée de la disparition de cette espèce. Mais pendant que l’homo neandertalis prospérait, une nouvelle espèce bien plus performante émergeait en Afrique : homo sapiens (dont font partie l’homme de Cro Magnon et l’homme contemporain). L’homo sapiens, né en Afrique il y a 200000 à 150000 ans, semble avoir à son tour, émigré vers le Proche Orient il y a 100000 ans pour y cohabiter longuement avec Neandertal. Et ce n’est qu’il y a 40000 ans qu’homo sapiens s’installa en Europe (les plus anciens vestiges datent d’alors) où ils cohabitèrent donc pendant plus de 10000 ans avec Neandertal.

Tout apparemment sépare les deux espèces. Neandertal est un cousin lointain de Sapiens issu, lui aussi, d’homo erectus : petit, très corpulent, simiesque, le front fuyant, les orbites oculaires épaisses, sans menton. Il a longtemps passé pour un "débile" mais, ces dernières années, il a été réhabilité, étant bien plus cultivé et intelligent qu’on ne le croyait. Il vouait un culte à ses morts, il avait une forme de langage, il avait le sens du beau. Mais il reste très différent de Sapiens. Les deux espèces ont cohabité plus de 10 000 ans dans des conditions qui restent obscures, jusqu’à ce que Neandertal disparaisse totalement : fut-il exterminé par Sapiens ? La compétition entre les deux espèces lui a-t-elle été fatale ? A-t-il été victime d’un changement climatique ? Est-ce une invention déterminante de Sapiens qui lui procura un avantage décisif et signifia la fin de Néandertal ? Cette invention fut-elle le langage que Sapiens développa petit à petit et qui lui permit de communiquer des idées et des expériences ?

Qui dit "espèces différentes", dit qu’elles n’étaient pas interfécondables. Comme le cheval et l’âne qui ne peuvent engendrer qu’un mulet stérile. Longtemps, on a cru que c’était le cas de sapiens et de neandertalis mais l’an dernier, une étude menée par 60 chercheurs de l’Institut Max Planck de Leipzig et conduite par le spécialiste suédois de l’ADN fossile, Svante Pääbo, a étudié pendant quatre ans le génome nucléaire de l’homme de Neandertal à partir de trois os fossilisés retrouvés et a comparé ce séquençage de leur ADN à celui réalisé sur cinq hommes actuels (homo sapiens) venus des quatre coins du globe. L’équipe dirigée par Svante Pääbo est formelle : 1 à 4 % de notre matériel génétique vient d’Homo neanderthalensis. Dit autrement : nos ancêtres Homo sapiens (ou hommes de Cro-Magnon) ont eu des relations sexuelles fécondes avec des Néandertaliens et nous en sommes les fruits. Cet Homme de Spy reconstitué et si ressemblant à nous est-il alors le fruit d’un mélange ?

Ce travail de reconstruction est la cerise sur le gâteau d’un long travail scientifique commencé en 1994 quand les héritiers de Maximin Lohest ont fait une donation à l’Etat, de leurs trésors et qui donnera lieu bientôt à la publication d’une importante monographie. Toutes les fouilles ont été réétudiées, datées au carbone 14. On a retrouvé des dents manquantes et on a retrouvé de l’amidon dans le tartre des dents, montrant que l’Homme de Spy ne mangeait pas que de la viande, mais aussi des rizhomes de nénuphars et avait donc une alimentation plus équilibrée qu’on ne le croyait. Une équipe de l’ULB a reconstitué avec des moyens sophistiqués la manière de marcher de l’Homme de Spy au départ du squelette. On lui a ensuite donné un corps et un visage : un travail de longue haleine mené par des artistes hollandais, les frères Kennis. Parti des os, on a imaginé les os manquants à partir des expériences de locomotion, on a reconstitué les masses musculaires, imaginé une posture et un sourire. Les Kennis ont utilisé des poils de yack pour la barbe et des poils de bœufs écossais pour les cheveux. Cinq couches de silicone ont permis de créer la couleur et la transparence de la peau. Les poils et cheveux ont été implantés un par un. Le nom de cette reconstitution : "Spyrou" !

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