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Grands témoins (4)
Marc Henneaux : le `trou noir´ de l'enseignement
PAR GUY DUPLAT
Mis en ligne le 26/12/2002
ENTRETIEN
Professeur de physique théorique à l'ULB, spécialiste des trous noirs, Marc Henneaux est considéré comme un de nos meilleurs scientifiques. Nous l'avons soumis à son tour à la question du bilan de l'année 2002.
Quel est pour vous le bilan 2002 de la science, dans votre domaine de recherche.
La gravitation quantique, les trous noirs, les interactions fondamentales: les domaines que je suis ont bien entendu continué à être fort actifs tout au long de l'année, même si les interrogations restent toujours plus nombreuses que les réponses que nous avons pu y apporter. Le problème de la compatibilité entre la gravitation et la mécanique quantique, c'est-à-dire la fusion en une formulation unifiée de ces deux théories majeures du siècle passé, n'est toujours pas réglé.
Thibault Damour, un physicien français qui travaille dans les mêmes domaines que vous, a publié un livre (`Entretiens sur la multitude du monde´, chez Odile Jacob) dans lequel, il constate que toutes les découvertes scientifiques majeures de ces dernières décennies ne sont plus ni enseignées ni, à fortiori, connues du grand public. Celui-ci en reste à une vision du monde datant d'il y a plusieurs siècles et complètement dépassée par la science.
Je le regrette bien entendu comme lui. Mais le problème fondamental pour faire passer dans le public ces théories de la gravitation et de la mécanique quantique est de faire passer en même temps un indispensable formalisme mathématique qui est très loin d'être simple. Thibault Damour s'y emploie comme les physiciens américains Wheeler et Taylor qui viennent de le faire avec un remarquable livre sur les trous noirs. Nous devons essayer. Mais le problème en ce qui me concerne, mais d'autres sont dans le même cas, est que nous sommes tellement pris par nos recherches et, hélas, des tâches administratives toujours croissantes, que nous n'avons pas le temps pour donner des conférences auprès du grand public car elles demandent de longues préparations.
Le prix Nobel Georges Charpak dans son dernier livre (`soyez sorciers´) explique que faute de connaissances de la physique, les gens adhèrent alors à des fausses sciences, à des charlatanismes.
Je ne suis pas sûr que l'honnête homme d'aujourd'hui connaisse même la mécanique de Newton! Et dans cette méconnaissance, on se met à confondre l'astrophysique et l'astrologie, la physique et le paranormal.
Le vrai problème, la question fondamentale est celle de l'éducation qui ne remplit plus convenablement sa mission. Ni à l'école, ni dans la sphère privée ou sur les télévisions même publiques qui ont largement supprimé les émissions culturelles et scientifiques. Les quelques expériences de conférences que je donne, et je pense ainsi à un club d'astronomes amateurs que j'ai rencontrés à Louvain-la-Neuve montre qu'il existe pourtant une demande pour connaître les dernières découvertes de la science.
Quels sont vos voeux, comme scientifique, dans votre domaine, pour 2003?
Nos voeux de scientifiques ne se calculent pas sur une année. Les échéances sont bien plus longues. Et les grandes découvertes que nous espérons sont imprévisibles. J'espère que dans les années à venir, nous avancerons dans le domaine des interactions fondamentales entre autres grâce au super-collisionneur du Cern à Genève, le LHC, un collisionneur proton-antiproton qui permettra peut-être de découvrir le boson de Higgs, Brout et Englert (ces deux derniers étant professeurs à l'ULB). Ce serait fondamental pour valider nos théories actuelles sur la matière et pour expliquer l'origine de la masse. J'espère aussi qu'on trouvera des traces de la supersymétrie et que les énormes détecteurs mis en place pour tenter de capter les minuscules ondes gravitationnelles réussiront à le faire.
Quant à la théorie des cordes même si on l'étudie depuis trente ans, elle est toujours dans un état d'enfance. J'espère qu'on avancera dans sa formulation fondamentale. J'espère aussi qu'ainsi on connaîtra mieux ce qui s'est passé à l'origine de l'univers avant le temps de Planck, c'est-à-dire avant 10-43 econdes, un temps qui jusqu'ici est une barrière absolue à nos connaissances.
La science belge manque de moyens.
Ce n'est pas tant une question de moyens que de volonté. Je suis partisan d'une certaine forme d'élitisme, un élitisme intellectuel bien sûr et nullement un élitisme social ou d'argent. Un élitisme qui valorise la rigueur. Il peut se manifester partout, y compris chez un plombier qui fait bien son boulot. Il faut pousser partout les gens à réaliser le meilleur d'eux-mêmes. Et dans ce contexte, je ne suis pas certain que le système belge soit le plus favorable car il y règne parfois une sorte de justice qui répartit les moyens indépendamment des mérites scientifiques. Je peux être bon dans un domaine mais mauvais dans un autre et dans ce dernier domaine, je ne souhaite nullement être mis sur le même pied que d'autres meilleurs que moi. En Belgique, on veut trop gommer les distinctions alors que c'est la diversité qui fait la richesse.
Au niveau plus global de la science, qu'a apporté 2002?
La cosmologie est en train de faire des progrès remarquables. Les mesures précises du rayonnement fossile à 2,73 K réalisé par le satellite Cobe montrent de subtiles variations qui dressent une carte beaucoup plus précise de l'univers à ses tout premiers instants. Des expériences ont aussi démontré que l'univers accélère pour l'instant son expansion. On analyse des supernovas, très brillantes, qui permettent de remonter très loin dans le temps. La génétique aussi a réalisé de grands progrès et comme la physique elle utilise de plus en plus, des mathématiques complexes. Et c'est normal car les mathématiques offrent à la science un cadre de raisonnement rigoureux qui permet d'exprimer de manière efficace les concepts. Et il est dommage de constater, dans ce contexte que peu d'étudiants se dirigent vers les mathématiques. Auparavant beaucoup s'y engageaient pour devenir ensuite des enseignants. Mais aujourd'hui, de plus en plus, devenir enseignant est perçu comme étant un échec. Ce qui me rend très pessimiste sur l'avenir, car un bon enseignement repose sur des gens qui y croient et pas sur des professeurs qui ont choisi cette option par défaut. Le pouvoir politique a un rôle essentiel à jouer pour revaloriser la fonction professorale.
La société du savoir devient une société de plus en plus à deux vitesses.
Il y a eu une massification de l'enseignement et sans doute, un niveau global moins élevé.
Avec ce paradoxe que des enfants venus de milieux culturels favorisés s'ennuient dorénavant dans l'école secondaire. L'image traditionnelle de l'enseignement qui permet à chacun d'aller le plus loin possible, ne marche plus. Même si heureusement il y a toujours des exemples formidables comme cet immigré algérien que je viens de rencontrer dont les parents ne connaissaient pas le français et qui vient de terminer un post doctorat en physique théorique. Mais c'est une exception et je crains que ce processus d'élévation sociale grâce à la culture et l'enseignement soit moins possible aujourd'hui qu'hier. C'est très dommage car alors l'enseignement ne joue plus son rôle et devient presque antidémocratique. Si on simplifie l'enseignement, si on gomme le souci d'élitisme, on aboutit au résultat inverse à celui recherché. Un diplôme obtenu ne veut alors plus rien dire. Ces mesures prises au nom de la démocratie aboutissent à l'inverse.
Le monde en 2002 a été caractérisé une fois de plus par l'incertitude: les bourses en capilotade, les risques de guerre dans le Golfe, etc.. Les Physiciens connaissent bien les notions de chaos et d'incertitude.
Il est vrai que nous avons un formalisme autour des idées de chaos mais je suis très réticennt à trop extrapoler et à étirer des idées qui fonctionnent bien à une certaine échelle vers d'autres domaines. Mais effectivement, appréhender les instabilités de manière rationnelle est une chose que la physique a appris à faire. Il est important d'utiliser des outils comme ceux de la mécinique statistique .
2002, ce fut aussi l'échec de Johannesburg après celui de Kyoto. Le sort de notre planète vous préoccupe-t-il?
Nous sommes tous concernés. Il faut laisser à nos enfants et petit-enfants, un monde viable. Je ne suis pas sûr que le réchauffement de la planète soit, à 100 pc du à l'action humaine. Mais suivant le principe de précaution, nous devons limiter les émissions de gaz à effet de serre.
La théorie des cordes est certes très compliquée mais les questions de politique, celles qui touchent à l'homme et à la gestion des ressources humaines sont souvent encore bien plus complexes.
En 2002, on a construit un mur séparant en Israël les Israëliens des Palestiniens.
En science quand je rencontre un collègue japonais ou iranien nous nous comprenons immédiatement. Nous partageons les mêmes valeurs, c'est remarquable. Nous n'avons pas cette radicalisation entre les hommes qu'on découvre ailleurs.
Pour les scientifiques les Etats-Unis restent-ils l'Eldorado, même s'ils font la guerre en Irak?
Quand je discute politique avec mes collègues américains ils sont bien plus nuancés et sont souvent très critiques à l'égard de la politique de Bush. Mais la majorité des gens n'a plus cet esprit critique aux Etats-Unis. C'est un signe des temps que l'école n'apprend plus cette capacité de jugement. La majorité de la population, ralayée par une presse complaisante, ne critique pas Bush. Elle croit qu'il fait le bien. Une guerre en Irak serait dramatique car nous avons une responsabilité importante à l'égard du Tiers Monde. Nous devons investir dans l'éducation, le social, la santé. Et je vois qu'en Irak aujourd'hui, la situation pour les populations est déjà catastrophique, ce n'est pas normal.
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