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Eau
Le spectre de la sécheresse ronge l’Inde
Bruno Fella
Mis en ligne le 19/08/2009
Aproximité de Kanpur, dans l’Etat d’Uttar Pradesh (nord de l’Inde), Bhagwandeen Yadav, 45 ans, voulait abreuver son champ. Trois hommes, son voisin et ses fils, en ont décidé autrement. C’était d’abord à eux d’arroser leurs cultures Dans la nuit, les poignards sont sortis et le sang a coulé. Bhagwandeen Yadav est mort sur le chemin de l’hôpital, le 5 août dernier. "Le problème de l’eau est une énorme crise", a déclaré un villageois au quotidien "Times of India". Plus prosaïquement, pour le Premier ministre Manmohan Singh : "Nous sommes face à la perspective d’une sècheresse imminente".
Le nord de l’Inde est particulièrement touché. 177 districts sur les 626 de la péninsule se sont déclarés en état de sècheresse. La traditionnelle mousson juin-septembre (890 mm d’habitude), bien maigre cette année, a fait crouler les statistiques : un déficit de pluies de 29 % par rapport à la normale. Les premières semaines du mois d’aout ont montré de 56 % à 64 % de précipitations en moins. La situation est telle que, dans un entretien accordé au quotidien "The Hindu", A.B. Mazundar, directeur adjoint du département de météorologie indien, a affirmé que "les pluies devraient être au moins supérieures à 30 % de la normale pour que le pays surmonte d’éventuelles sècheresses. Cela peut se produire uniquement dans le cas d’activité inhabituelle des précipitations." Ce que l’on ne prévoit pas pour le moment
Le ministre de l’Agriculture Sharad Pawar évoque un stock de nourriture suffisant pour affronter la situation, mais 60 % du plus d’un milliard d’Indiens travaillent la terre. Et la mousson qui se joue actuellement s’annonce comme une catastrophe financière, voire l’anéantissement des moyens de subsistance de certains. La majorité des agriculteurs n’ont en effet pas accès aux systèmes d’irrigation et la plus grande incertitude règne quant au devenir du riz, de la canne à sucre, du soja qui ont été semés.
En 2002, lors de la dernière grande sècheresse (19 % de précipitations de moins que la normale), la production agricole avait diminué de près de 7 %, ramenant la croissance indienne à 3,8 %, le plus bas depuis 11 ans. La croissance avait rebondi l’année suivante à 8,5 % avec une mousson acceptable. Si, pour l’exercice en cours, l’on prévoyait jusqu’il y a peu 7 %, hier, le ministre indien des Finances, M. Pranab Mukherjee, s’est dit confiant que l’économie indienne allait croitre de plus de 6 % en 2009, malgré la sècheresse et la récession économique mondiale. L’agriculture ne représente en effet plus que 17 % du produit intérieur brut de la troisième économie asiatique, la moitié par rapport aux années 50. Les économistes ne perdent donc pas le sourire, confortés par les chiffres de l’industrie. Sa production a grimpé de 7,8 % en juin, un record depuis 16 mois. Des taux d’intérêts bas ont poussé à la consommation de voitures, réfrigérateurs
En dépit de cette "éclaircie", le gouvernement indien, s’il a espéré un temps que les vannes célestes s’ouvrent abruptement, sent bien que le sol s’assèche sous ses pieds. Des fonds pourraient ainsi être libérés pour l’achat de semences. Parmi les mesures que le gouvernement envisage, il y a aussi l’augmentation des importations et la réduction des exportations. Des efforts dans l’achat de sucre ont été consentis, les exportations de blé ont été interdites et l’envoi de riz limité. Le ministre de l’Agriculture a également évoqué l’amélioration de l’irrigation pour compenser la sècheresse.
En temps de sècheresse, on se tourne naturellement vers les puits, mais les nappes phréatiques ne sont pas illimitées. Ce sont les agences spatiales américaine et allemande qui ont tiré la sonnette d’alarme grâce au système satellitaire Grace qui a calculé le changement de gravité créé par le prélèvement dans les nappes phréatiques dans le nord de l’Inde. Selon Matthew Rodell et ses collègues de la Nasa : "Si des mesures ne sont pas prises rapidement pour assurer un usage de l’eau durable, les conséquences pour les 114 millions d’habitants de la région pourraient être une baisse de la productivité agricole et des pénuries d’eau potable conduisant à d’importantes tensions socio-économiques". Trois régions du nord de l’Inde (l’Haryana, le Pendjab et le Rajasthan) ont ainsi vu leurs ressources diminuer de 109 milliards de mètres cubes en six ans, le dixième des réserves annuelles du pays. En l’absence de législation, des millions de puits ont été forés, appauvrissant ces poches d’eau qui prennent des années à se reconstituer. En ce temps de sècheresse, il est difficile pour le gouvernement d’expérimenter la recharge artificielle des nappes phréatiques ou le contrôle des forages puits
En attendant la pluie salvatrice, des Indiens prient. Et l’on trouve aussi en quelques villages reculés des jeunes filles nues labourant la terre pour "embarrasser" les dieux de la météo. Une coutume locale qui ne semble pas encore marcher.
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