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Vieillir sans absences

Anne-Marie Ergis

Mis en ligne le 16/08/2010

Le vieillissement entraîne tout naturellement le déclin de certaines capacités de mémorisation. L’apprentissage de stratégies mnémotechniques permet d’atténuer les défaillances.

À quoi jouez-vous ? À la majeure cinquième ? À la longue d’abord ? Pour les personnes âgées qui pratiquent le bridge, le rappel de ces règles compliquées ne pose aucun problème. En revanche, elles oublient fréquemment ce qu’elles ont fait la semaine précédente, le nom de la personne qu’elles ont rencontrée ou la liste des courses qu’elles doivent faire.

Lorsque nous vieillissons, tous nos souvenirs ne sont pas touchés de la même manière. Nous continuons à savoir faire du vélo ou jouer au bridge, car cette mémoire est de nature implicite : elle ne demande pas de se souvenir précisément des périodes d’apprentissage pour acquérir des compétences ou des habiletés particulières, qui s’automatisent progressivement avec la pratique. Par contre, la mémoire dite épisodique, qui reçoit et stocke les informations concernant des évènements personnellement vécus, décline avec l’âge. Cette mémoire fait appel à des processus conscients d’encodage, de stockage et de récupération des informations. C’est en comprenant pourquoi cette mémoire fonctionne de manière moins efficace chez les personnes âgées que nous pouvons élaborer des méthodes pour améliorer la récupération.

Pour la plupart des chercheurs, le déclin de cette mémoire épisodique serait essentiellement le reflet de modifications fonctionnelles qui portent non pas sur le stockage, mais sur les processus d’encodage et de récupération. L’un des premiers à avoir pointé la faiblesse de l’encodage est Fergus Craik, de l’université de Toronto. Il a montré par de nombreuses expériences que les personnes âgées éprouvent des difficultés à réaliser des traitements permettant un encodage "élaboré", c’est-à-dire qui prend en compte les liens entre l’information à mémoriser et les détails contextuels qui lui sont associés. Cette hypothèse s’inscrit dans le modèle qu’il avait décrit en 1972 avec Robert Lockhart, lui aussi de l’université de Toronto : il existe une hiérarchie dans les niveaux de traitement des informations. Le niveau le plus superficiel consiste en une analyse des traits physiques des stimulus, alors que les niveaux les plus profonds portent sur l’analyse des aspects sémantiques des mots, c’est-à-dire sur leur sens. La persistance du souvenir dépendrait ainsi de la profondeur de l’analyse. Les niveaux les plus profonds donnent lieu à la construction des traces les plus élaborées, les plus fortes et les plus durables.

Un autre indice de cette difficulté d’encodage des personnes âgées est que leur stratégie est moins pertinente lorsqu’elles doivent démarrer elles-mêmes ce processus. C’est ce qu’indiquent Laurence Taconnat, de l’université de Poitiers, et Michel Isingrini, de l’université de Tours. Ils ont observé que les sujets se rappelaient mieux un mot à mémoriser quand on leur demandait d’associer un mot indice. Cependant, ce bénéfice n’apparait plus lorsque l’indice n’a pas de lien sémantique avec le mot à produire. Cette difficulté à démarrer soi-même un encodage élaboré est aussi valable pour le contexte de l’information, ainsi que l’a montré Jan Rabinowitz, de Columbia University, à New York, en 1982.

De même, les personnes âgées auraient plus de problèmes que les jeunes pour récupérer les informations apprises. Cela proviendrait là encore, selon Fergus Craik, de leur plus grande difficulté à mettre en route d’elles-mêmes ces opérations. C’est ce que montre la comparaison de leurs performances suivant différentes méthodes. Leurs réponses sont meilleures quand on leur demande de reconnaitre une information présentée auparavant que quand elles doivent se souvenir d’une information à l’aide d’un indice. Le plus bas taux de bonnes réponses concerne le rappel libre, sans aucun indice. D’après Larry Jacoby, de l’université Washington, à Saint Louis, aux États-Unis, cette différence de performances proviendrait du fait que les personnes âgées feraient plus appel que les jeunes aux processus automatiques de récupération, fondés sur l’évaluation de la familiarité d’une information. Or ces processus sont moins efficaces que les processus conscients nécessaires à la mémoire épisodique. C’est ce que montre l’utilisation du "paradigme R/K" (Remember/Know), mis au point par Endel Tulving, de l’université York de Toronto, en 1985. Dans ce type de tâche, les sujets étudient une liste de mots, puis doivent les reconnaitre alors qu’ils sont mélangés à d’autres. Pour chaque mot reconnu, on leur demande de préciser si la reconnaissance est accompagnée du souvenir de la représentation élaborée au moment de l’apprentissage (Remember), ou bien s’ils pensent l’avoir vu sans pouvoir se souvenir précisément du contexte d’apprentissage (Know). Ce second type de réponse indique que la reconnaissance se fonde sur un sentiment de familiarité, de manière automatique. Le taux de réponses "R" diminue au cours du vieillissement normal, ce qui suggère que les personnes âgées éprouvent des difficultés à reconstruire les souvenirs épisodiques intégrant les informations contextuelles.

Plusieurs modèles ont été développés pour tenter d’expliquer ces difficultés d’encodage et de récupération des informations observées au cours du vieillissement. En 1986, Fergus Craik a mis en cause la diminution des ressources attentionnelles, celles qui requièrent la mise en œuvre et l’utilisation de stratégies. L’encodage et la récupération des informations sont en effet couteux en ressources attentionnelles. Avec moins de ressources, ces opérations sont moins bien réalisées.

Dix ans plus tard, Timothy Salthouse, de l’université de Virginie, a suggéré un ralentissement du traitement de l’information. Selon lui, ce ralentissement affecte de nombreux domaines cognitifs, et ce, par l’intermédiaire de deux mécanismes différents. Suivant le premier, qu’il nomme le mécanisme du temps limité, le ralentissement cognitif global des sujets âgés entraine une incapacité à réaliser entièrement l’ensemble des opérations nécessaires au bon rappel de l’information si une contrainte de temps est imposée.

Le temps nécessaire pour réaliser les premières ­opérations cognitives étant trop important, les dernières opérations cognitives ne sont pas ou sont mal réalisées. L’information sera difficile à récupérer.

Suivant le second, qu’il appelle le mécanisme de la simultanéité, le ralentissement du traitement de l’information réduit la quantité d’informations simultanément disponibles pour des traitements plus profonds. Par conséquent, les derniers processus cognitifs auraient non seulement moins de temps pour être exécutés correctement, mais s’effectueraient sur une information de moins bonne qualité, voire indisponible.

Dernière hypothèse, Robert West, actuellement à l’université de l’Iowa, a pointé l’impact de la diminution d’efficacité des fonctions exécutives, fonctions qui sont impliquées dans les processus tels que l’initiation, la planification, la réalisation et le contrôle des activités motrices et cognitives. Des données de plus en plus nombreuses vont dans ce sens.

Les différents modèles n’étant pas en opposition, Nicole Anderson, de l’université de Toronto, et Fergus Craik se sont appuyés en 2000 sur l’hypothèse de Robert West pour élaborer un scénario en cascade. Le vieillissement aurait un impact significatif sur le cortex préfrontal: réductions du volume, du métabolisme, de la neurotransmission, du débit sanguin et de la quantité de dopamine striato-frontale.

Ces diminutions provoqueraient un déficit des ressources de traitement, entrainant le ralentissement du traitement et des déficits des capacités attentionnelles, des fonctions exécutives, et donc des processus d’encodage et de récupération en mémoire épisodique. Ce modèle "neuropsychologique" est celui auquel les chercheurs se réfèrent de plus en plus, car il permet d’expliquer, à la lumière des modifications du cerveau, pourquoi certaines opérations cognitives sont affectées par le vieillissement normal.

Cette diminution des capacités mnésiques, bien qu’elle soit tout à fait normale, est la principale plainte des personnes âgées. Outre l’inquiétude qu’elle génère, elle occasionne aussi une gêne dans certaines activités de la vie quotidienne. Les personnes âgées cherchent donc à retrouver leurs performances antérieures. C’est pourquoi tout un pan de la recherche sur le vieillissement vise à étudier de quelles manières les fonctions cognitives des personnes âgées pourraient être améliorées, ou comment le potentiel d’utilisation de leurs ressources cognitives pourrait être augmenté. Les recherches ayant pour objectif d’améliorer certaines fonctions, telles la mémoire ou l’attention, proposent des programmes d’entrainement afin d’évaluer leurs effets sur la fonction ciblée après un certain nombre de séances. Notre équipe du laboratoire de psychopathologie et de neuropsychologie cliniques de l’université Paris-Descartes y est fortement impliquée.

Comme le déclin de la mémoire épisodique serait essentiellement le reflet de modifications fonctionnelles portant sur les processus d’encodage et de récupération, de nombreux laboratoires ont mis l’accent sur la facilitation ou la réorganisation de ces processus. Les différentes techniques font appel aux stratégies d’imagerie mentale ou d’organisation (lire "Les stratégies mnémotechniques", ci-dessous). Elles permettent de mettre en place des facteurs d’optimisation de la mémoire, qui visent à favoriser un encodage plus profond et à fournir des indices de récupération qui faciliteront le rappel.

Ces techniques semblent efficaces, sans que l’une ou l’autre n’émerge au-dessus du lot. Les études indiquent que tous les procédés mnémotechniques utilisés bénéficient aux personnes âgées, même si leur plasticité cognitive est réduite. De plus, ces bénéfices, qui semblent dépendre de variables comme l’âge, le niveau d’études ou le style de vie, peuvent se maintenir à très long terme. Toutefois, chacune de ces techniques a des applications spécifiques, puisque aucun progrès de mémorisation n’est observé dans les tâches qui n’ont pas été ciblées. Leur utilisation conjointe semble donc indispensable.

Avec la collaboration du magazine "La Recherche"

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