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DÉCOUVERTE
Le Japon secret
MICHI-HIRO TAMAÏ
Mis en ligne le 28/11/2009
Souvent traversé à la hâte et oublié par les voyageurs reliant classiquement Tokyo à Kyoto en Shinkansen, la région du Chubu regorge de surprises pour qui veut découvrir le Japon à revers, côté campagne. Planté dans le centre de Honshu (l’île principale du Japon) entre les zones hyperurbanisées du Kanto (Tokyo) et du Kansai (le triangle Kobe, Osaka, Kyoto), le cœur de ce bout de terre montagneux s’étirant de l’océan Pacifique à la mer du Japon bat au ralenti. Et se dessine surtout comme une alternative paisible et nécessaire pour éviter les excès de la cité ou les éternels châteaux et temples balisant le parcours de nombreux touristes. Terrain de jeu idéal pour amateurs de chemins de traverse et amoureux de la nature avec notamment son indispensable Parc national des Alpes japonaises, cette région verte permet d’effleurer un Japon séculaire insoupçonné. Entre tradition architecturale en voie de disparition, distilleries authentiques de saké et techniques de pêche protégées.
Poser ses valises au Japon, c’est évidemment la promesse d’une expérience de vie diamétralement opposée aux standards occidentaux. Esthétique autant que culturel et social, ce grand écart jubilatoire débutera forcément par les transports en commun pour le visiteur. Avec un premier constat. La saturation d’informations visuelles et sonores frise souvent la démence. Ici, le conducteur d’une rame de métro prévient ses passagers qu’il démarre, là-bas une voix féminine préenregistrée réclame l’attention du passant à l’approche d’un escalator tandis qu’à chaque halte, le bus rappelle de ne rien oublier à bord. Cette culture de la chasse au risque et de l’imprévu a heureusement un avantage. Si visiter le Japon sans connaître quelques rudiments de langue peut parfois être une véritable gageure, les infrastructures touristiques matérielles et humaines aident ainsi le voyageur japonais – et surtout étranger – avec un zèle et une patience sans égal.
Pour plonger dans le Japon ancestral et échapper à la saturation – plus visuelle que sonore – des grandes villes, direction Ogi-machi dans la région de Shirakawa-go, via la petite ville de Takayama d’où il faudra prendre le bus. Aidé du JR Pass (voir encadré), le voyage débute à Nagoya porte d’entrée de la région. A bord du Limited Express Wideview Hida 13, les bentos (casse-croûte japonais) s’ouvrent et les sourires se dessinent. L’impressionnante baie vitrée dévoilant complètement la cabine du conducteur de train dessine une succession de petites vallées émaillées de cours d’eau rocheux, de rizières en terrasse et de maisons traditionnelles typiques. Le train aide la mise en scène. Il faut dire que les Japonais entretiennent une longue histoire d’amour avec le rail.
Le cœur du village d’Ogi-machi se gagne par un pont suspendu spectaculaire, dominant la rivière de Shokawa. Né de l’exil des survivants du clan Taira qui au 12e siècle fut exterminé par celui des Genji(1), cet adorable hameau blotti dans une paisible vallée bordée d’arbres séculaires met sans peine le cliché de la frêle maison japonaise en papier de riz à rude épreuve. Taillées pour la montagne et ses rudes hivers, sa centaine de Gassho Zukuri se dessine ainsi comme des habitations de bois de cèdre rustique, coiffées d’un épais toit de chaume. Derrière ce nom, se cache en fait une image signifiant “mains jointes en prière”, avec une forte inclinaison qui permet d’évacuer facilement la neige. Le panorama accessible depuis le Shiroyama Tendodai à 15 minutes à pieds du centre offre une vue de carte postale enchanteresse au village secret et isolé tandis que plusieurs demeures d’anciens notables et négociants, comme la Wada House, ouvrent leurs secrets, jusqu’à leur impressionnante charpente. Un témoignage quasi inexistant ailleurs au Japon, la faute à une urbanisation d’après-guerre dévastatrice. L’isolement tardif de cette région montagneuse plantée entre Takayama et Kanazawa explique d’ailleurs la conservation (puis la réhabilitation) de ces demeures pour la plupart habitées et souvent bordées de rizières et de Gassho miniatures utilisées pour le bétail. Le classement du village au patrimoine mondial de l’Unesco coule de source.
Passer une nuit dans un des nombreux Gassho Zukuri aménagés en pension est plus que conseillé pour approfondir l’expérience. Avec une préférence pour la maison Juemon (voir infos pratiques) qui, grâce à son ancrage à l’entrée sud du village échappe au flot des touristes, souvent nombreux le week-end. Cette halte d’une nuit permettra également de découvrir le Masu-en Bunsuke, formidable restaurant sur tatamis aménagé dans un Gassho bordé de bassins où l’on pêche puis prépare de mille et une façon la truite fraîche. Si les tentations d’achat souvenir alléchantes ne manquent pas à Shirakawago, comme sur tous les centres touristiques au Japon, les artères commerçantes de Takayama les dépassent sans peine. Point de départ indispensable pour atteindre Shirakawago en une heure de bus (à réserver !) grâce à sa gare ferroviaire desservant Nagoya, la ville à taille humaine offre, certes, un sanctuaire à flanc de colline et un festival folklorique biannuel (les Sanno et Hachiman Matsuri) séduisants mais ses “Ichi”, “Ni” et “San” No Machi, trio de rues piétonnes regorgent de tentations authentiques tout aussi irrésistibles.
Takayama est une des portes d’entrée du Parc national des Alpes japonaises. La forêt environnante dominée de cèdres a donc logiquement contribué à développer le travail de l’ébénisterie. Si on ne pourra malheureusement pas envisager l’achat d’un meuble design de la célèbre collection “Mori No Kotoba” chez The Outlet, vaisselle laquée, sabres de bois et surtout Ichii Ittobori, ces sculptures embrassant des thèmes animaux ou spirituels, rentrent dans la valise. Et s’exposent en dehors de toute cohue. Nettement moins touristiques que ses homologues de Kyoto, les ruelles bordées d’échoppes en bois traditionnelles abritent également huit distilleries de saké ouvertes au public, avec dégustation sur tatamis possible notamment à la Hirata et à la Nikki Brewery. Datant parfois du début du 18e siècle et donc de la période Edo, celles-ci se limitent à vendre leur production sur place. Il faut dire que les conditions sur place entre riz, eau pure et neige sont réunies. Entre deux lampées du divin breuvage, il se chuchote même un secret de grand-mère locale : deux à trois tasses de saké dans un onsen (bain japonais) brûlant seraient salvatrices pour la peau.
Etape possible sur la ligne ferroviaire descendant de Takayama à Nagoya, Gifu se dessine comme une ville de banlieue un peu désenchantée et décrépie par endroits. Mais la cité qui fut détruite par un tremblement de terre à la fin du 19e siècle puis rasée par des bombardements de la Deuxième Guerre mondiale cache un secret qui aurait attiré Charlie Chaplin en son temps. Bien plus qu’un simple aimant à touristes, la pêche au cormoran, qui est pratiquée sur la rivière Nagaragawa, a été érigée en monument national puisque cette activité vieille de 1 300 ans (également pratiquée sur une dizaine d’autres lieux au Japon) est patronnée par le palais impérial. Depuis le 19e siècle, le titre – héréditaire – de maître pêcheur de cormoran est ainsi protégé par l’empereur, tandis que l’activité a été promue au rang de performance artistique. Il faut admettre que le ballet de va et viens fugace d’une dizaine de cormorans attachés aux Ubune, ces bateaux de pêche effilés de treize mètres de long, tient de la magie.
Dans les faits, entre les mois de mai et octobre, tous les soirs, des variantes japonaises de nos bateaux-mouches propulsées à bras d’homme, recouvertes de tatamis et de tables basses accueillent des visiteurs par quinzaine pour assister à la pêche miracle. Une formule de “dîner spectacle” (voir infos pratiques) idéale pour approcher les équipages au plus près. En costume traditionnel, le maître pêcheur porte le Koshimono, un pagne édenté de longues brindilles de paille serrées qui le protègent de l’eau et du froid. Posté près de la proue du bateau, celui-ci alimente un panier de braises ardentes destiné à attirer les poissons. Secondé par le Nakanori et le Tomonori, respectivement l’aide-pêcheur et le navigateur, le maître encorde jusqu’à douze cormorans par barque pour pêcher des Ayus ou sweetfish. Le spectacle se prolonge d’ailleurs aux embarcations puisque les convives, souvent en groupes d’hommes et de femmes habillés de Yukatas et de Kimonos, finissent par lier connaissance à bord, la proximité – et l’alcool – aidant. Une manière définitivement singulière et secrète de se lier à un pays qui l’est tout autant.
(1) Un des quatre clans qui domina la politique du Japon durant l’ère Heian de 794 à 1185, artistiquement une des périodes les plus riches du Japon.
© La Libre Belgique 2009
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