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Buenos Aires, à la lisière de l’autre monde

Fanny Leroy

Mis en ligne le 12/11/2011

Au détour des mausolées des emblèmes qui ont forgé la destinée argentine, l’histoire de la nation et de Buenos Aires s’appréhende. Dans le cimetière de Recoleta, le temps est en suspens et la balade mêle instantanément curiosité et recueillement.
Découverte

TANDIS QUE LES TEMPÉRAMENTS LATINS échauffent les klaxons des véhicules qui sillonnent Buenos Aires, le recueillement et la quiétude règnent dans un recoin de la ville. Il y a près de trois siècles, les pères Récollets, des membres de l’ordre des Franciscains y ont construit un couvent et une église. Outre le legs du patrimoine de Nuestra Señora del Pilar et de son célèbre cimetière, les religieux ont donné leur nom au quartier aujourd’hui encore appelé Recoleta. A la fin du XIXe siècle, le lieu réputé saint et sis à une plus haute altitude a attiré nombre de familles riches de la cité qui tentaient d’échapper à une virulente épidémie de fièvre jaune. Un exode intra-urbain qui a transformé Recoleta en l’un des quartiers les plus élégants de Buenos Aires, comptant belles maisons familiales, ambassades et hôtels de luxe dont Alvear Palace Hotel, connu comme étant le plus prestigieux d’Amérique latine. Mais ce prestige, Recoleta le doit surtout aux illustres hommes et femmes argentins qui reposent en son sein. Eva Perón, Domingo Sarmiento, Raúl Alfonsín ou encore Victoria Ocampo s’y retrouvent dans leur dernière demeure.

Tel de solennels gardiens, deux gommiers âgés de plus de 200 ans entourent les lieux et participent à la réputation de Buenos Aires comme terre où s’enracine une large variété d’arbres d’exception. Une beauté supplémentaire à admirer pour les nombreux touristes qui se pressent aux portes du cimetière. Et qu’ils restent attentifs ! Car une flânerie dans l’antre funéraire de Recoleta s’apparente davantage à un jeu de piste dans un labyrinthe qu’à une balade anodine. Si les plus assidus plongent leur nez dans leur guide touristique ou passent de longues minutes à analyser le plan détaillé de l’entrée, les plus curieux choisissent la voie du hasard qui les mène dans des allées oubliées, celles qui recèlent parfois des plus beaux hommages. Les connaisseurs, eux, y verront surtout une superbe exposition architecturale funéraire du XIXe siècle tant les panthéons familiaux, les caveaux de la haute bourgeoisie et les anciens estancieros richissimes s’y côtoient. Chérubin endormi, allégorie victorieuse, symbole de ralliement, les statues des mausolées ne livrent pourtant pas leurs secrets au premier regard. Et ce ne sont pas les plus petits habitants des lieux qui apaisent le mystère. Des dizaines de chats contournent sans cesse les sépultures à la manière de sphinx affalés. Entre éveil et sommeil, ils appellent les visiteurs à laisser couler le temps en se laissant simplement guider dans cette balade entre deux mondes.

Si certains défunts ont depuis longtemps plongé dans l’oubli, le souvenir d’autres, par contre, demeure intact dans les esprits des vivants. Il suffit, en effet, de compter le nombre de bouquets qui fleurissent le mausolée de la famille Duarte, la lignée de l’icône Evita - le culte de la personnalité meurt-il un jour ? Fidèles, les Argentins continuent de rendre hommage à l’actrice et femme du président Juan Perón qui entreprit de nombreuses actions pour les plus défavorisés du pays dans les années d’avant-guerre. Rapatriée d’Italie, il y a près de quarante ans, la dépouille de l’illustre Argentine a aussi fait couler beaucoup d’encre. Celle du journaliste et écrivain français, Jacques Kaufmann notamment, qui a imaginé l’hypothétique trésor nazi caché dans son mausolée entre les lignes de son roman intitulé "El lobo" .

Au détour des allées du cimetière de Recoleta, les légendes s’entremêlent donc aux histoires de la nation argentine. Un peuple qui chante toujours fièrement son hymne national dont les paroles ont été écrites par Vicente López y Planes, un autre illustre défunt du musée-sépulture.

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