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Décès de Laurent Fignon
Un décès qui marque la fin d’un monde
Mis en ligne le 01/09/2010
Penser à la retraite quand on est coureur cycliste est une vraie destinée de bagnard. C’est pourquoi le coureur cycliste se recycle souvent dans le commentaire. Fignon y excellait. Mais à la fin, pour être franc, on ne l’entendait plus. C’était comme un sifflement douloureux à l’antenne. Pourtant il a continué jusqu’au bout. Le seul remède à la maladie était pour Fignon le surmenage. Affaibli par le cancer du pancréas qui avait été diagnostiqué l’an dernier au moment même où sortait son livre coécrit avec Jean-Emmanuel Ducoin : "Nous étions jeunes et insouciants". Le double vainqueur du Tour a continué à commenter l’épreuve pour "France 2" et "Europe 1".
Pour lui la retraite sportive qu’il avait prise en 1993 tuait son homme. Mais c’est le cancer qui l’a eu, hier. Fignon, vu l’an passé à l’occasion de la sortie de son livre, racontait que sa santé de fer lui avait permis faire carrière dans ce sport ingrat et pénible. Jamais malade, jamais un rhume. "Juste un ver solitaire", se marrait-il. Oui, mais un ver digne d’un double vainqueur du Tour : "Deux mètres ! Je croyais que j’avais perdu mes boyaux. J’ai tiré dessus, mais il a cassé."
La mort de Fignon ferme aussi la porte sur un monde qui n’était pas totalement à l’époque sous EPO, sous sang oxygéné et hormones de croissance mais qui marchait tantôt aux pastilles bleues tantôt aux rouges. Un monde folklorique et follement drôle où on lavait son linge en famille avec les slips et les chaussettes dans la baignoire sabot à l’Hôtel des voyageurs. Quand on lui posait la question sur la possible corrélation entre prise d’amphétamines et son cancer, Fignon avait l’honnêteté de répondre qu’il ne "savait pas" mais pensait que "non, il n’y avait pas de lien : et puis je ne suis pas médecin "
Sa belle carrière débute par une victoire sur un vélo de marque Vigneron dans le Grand Prix de la tapisserie Mathieu à Vigneux-sur-Seine. Cela ne pouvait être que la marque d’un géant de la petite reine. On connait la suite. Deux Tour de France : 1983-1984. Un Giro : 1989. Et deux Milan-San Remo. Difficile de passer sous silence les huit secondes qui le séparent sur les Champs en 1989 de Greg LeMond qui remporte le Tour. LeMond était hier bouleversé : "C’est un mec qui ne parlait pas beaucoup, un homme privé, mais aussi un homme qui avait une forte tête. Je l’aimais bien, il était honnête avec lui-même. Pour moi, il était un des meilleurs coureurs des 35, 40 dernières années. En 1989, moi, sur le podium, je me sentais mal pour lui."
Fignon, lui, n’en reparlait pas de ces huit secondes. Il haussait les épaules et passait à autre chose.
Les témoignages ont afflué hier. Celui d’André Gallopin, aujourd’hui chez RadioShack, et qui fut un de ses proches, est fort touchant : "Il a été noble jusqu’au bout, comme il l’a toujours été. Il a donné tout ce qu’il pouvait. Il m’avait dit : "De toute façon, je n’ai pas peur de mourir." C’est aussi ce que disait Fignon il y a un an au retour de sa première chimio : "Je ne suis pas abattu. Je n’ai pas fondu en larmes en l’apprenant. Maintenant je vais me battre comme je l’ai toujours fait sur le vélo."
Fignon était l’un de nos grands stylistes. En selle, mais aussi devant le micro. Il a toujours livré une analyse très fine de la course avec des pudeurs parfois agaçantes quand il s’agissait d’évoquer le dopage, s’emportant contre les calculs de puissance, méthode indirecte pour confondre les dopés, mais qui, selon lui ne démontrait "que la malhonnêteté intellectuelle de leurs auteurs."
Dans son livre il s’était peint sans rajouts et sans apporter de corrections. "Ce qui m’avait animé dans ce projet de livre c’est la sincérité que je voulais y apporter. Juste rapporter les faits tels qu’ils se sont produits." En ce sens le portrait qu’il donnait de lui-même lui était ressemblant. Fignon passait pour orgueilleux, pas commode, parfois déplaisant. Tout est vrai. D’ordinaire, les confessions sont sans noblesse. Lui n’a jamais encaustiqué le passé. Comme s’il avait déjà tiré le cordon du poêle il s’est mis à égratigner les coureurs français sur le dernier Tour de France avec un humour vache. Ces derniers en étaient tout congestionnés de rage. Et ça le faisait marrer.
Puis il s’est éclipsé. Coupant le téléphone. Ne répondant que fin aout à son biographe Jean-Emmanuel Ducoin : "Ne t’inquiète pas, il n’y a pas de peur à avoir." Pour Ducoin, "Laurent a voulu couper certains ponts pour ne pas donner à voir l’image d’un homme au physique dégradé. Fignon était un esprit libre." Fignon c’était des jambes de feu et un vrai crâne de penseur. Les lunettes y firent beaucoup. L’ancien cycliste a toujours verrouillé sa porte : "Un taulier comme lui se devait de rester parfois à l’écart du groupe", se souvient Guimard que par ailleurs Fignon ne ménageait pas dans le livre : "Très grand directeur sportif mais humainement détestable". Marc Madiot, directeur sportif de la FDJ, joint hier sur la Vuelta, fut l’un de ses coéquipiers chez Renault. Madiot évoque "un coureur doté d’une incroyable force de caractère qui rentrait dans la moulure et qui savait souffrir sur un vélo. Il ne lâchait rien. Je l’ai souvent montré en exemple à mes coureurs. Par la suite c’est peu dire qu’on n’était pas toujours d’accord avec ses commentaires sur les coureurs français mais l’homme était libre."
Fignon ne craignait pas Dieu qu’il connaissait mal, disait-il avec une ironie grinçante. Il faut prendre les choses comme elles sont : les champions cyclistes meurent aussi à 50 ans.
© Libération
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