La vie dansée de Bradley Wiggins

Eric de Falleur Publié le - Mis à jour le

Cyclisme Portrait

Il y a dans Bradley Wiggins un peu de Billy Elliot. Oh, non pas que le premier Britannique à avoir enlevé le Tour de France ait dû, à l’image du jeune héros de la comédie dramatique de Stephen Daldry, se battre contre la volonté paternelle pour mener à bien le rêve et réussir une carrière, de coureur cycliste pour "Wiggo", de danseur étoile pour le héros du film. Non, ce sont plutôt les origines modestes, l’absence du père pour l’un, de la mère pour l’autre, ainsi que cette vocation anachronique qui font de Wiggins le Billy Elliot des pelotons. S’il est plus difficile certainement de devenir danseur classique lorsque l’on naît, en 1975, dans une ville minière du nord-est de l’Angleterre où le foot et la boxe sont les sports rois et les seuls exutoires à la misère, avec l’alcool, rien ne prédispose non plus un jeune garçon d’un quartier prolétaire de Londres à rêver au Tour de préférence à vouloir enfiler le maillot de Tottenham, Queens Park Rangers ou Arsenal.

Au début des années 1990, alors qu’il venait d’avoir dix ans, Bradley Wiggins sillonnait, quand la circulation de la capitale londonienne le lui permettait et sous les railleries des garçons de son âge qui le traitaient de "petit pédé", les rues de son quartier, Kilburn, affublé d’un cuissard et un maillot de l’équipe Z de Robert Millar, le petit grimpeur écossais de l’époque.

"J’ai grandi avec des posters de Miguel Indurain, de Johan Museeuw sur les murs de ma chambre, disait-il samedi. Un gamin anglais rêve de lever la FA Cup mais moi, je me disais plutôt qu’être sur le Dauphiné ou le Tour ce serait un rêve, je savais ce que ces courses représentaient."

Il faut dire que le jeune homme avait de qui tenir. Sa maman, Linda, était femme au foyer, mais son père, Gary, était un pistier australien, venu tenter sa chance en Europe, avec un petit succès.

"Il vivait à Gand", se souvient Patrick Lefevere qui fut son équipier chez Ebo, puis son patron chez Marc-Zeepcentrale. "Il courait sur piste, essentiellement les Six Jours, mais aussi sur la route, beaucoup de kermesses. C’était quelqu’un de gentil, de spécial aussi. Pour compléter ses revenus, il travaillait même au magasin chez le sponsor, à remplir des caisses."

Voilà pourquoi, le petit Bradley naît à Gand, en Belgique, le 28 avril 1980. Deux ans plus tard, pour protéger son fils et elle-même de la violence récurrente de son mari, buveur notoire, Linda rentre à Londres. Gary Wiggins est de plus en plus coutumier de la castagne, y compris à la maison.

Le père emmènera encore une fois le fils au zoo, avant de s’en détacher quatorze ans durant. "Nous n’existions plus pour lui", se rappelait Bradley Wiggins dans son autobiographie, "In Pursuit of Glory" (A la poursuite de la gloire), il y a quatre ans.

C’est donc dans le quartier populaire et multi-ethnique, mais à forte concentration irlandaise, de Kilburn, au nord-ouest de Londres, là où foot et rap nourrissent les jeunes et drogue et alcool les détruisent, qu’il va grandir. Solitaire et entêté, sans nouvelle de son père retourné en Australie, dont il essaye de suivre ou de remonter la trace à travers les articles de presse et coupures de journaux qu’il dévore dès lors qu’ils traitent du sport cycliste.

Tom Simpson est son idole et le duel Fignon-LeMond dans le Tour 1989, au final hitchcockien, son grand souvenir de jeunesse. Gamin, Bradley Wiggins lit tout, regarde tout ce qui concerne le vélo. "En 2002, à la Française des jeux, j’ai partagé la chambre avec lui au Circuit Het Volk, pour une de ses premières courses, il m’a rappelé les chaussures que je portais quand j’ai gagné le Tour des Flandres, dix ans plus tôt, se souvient Jacky Durand. Il connaissait tout de l’histoire du cyclisme."

C’est son grand-père maternel et son beau-père, Brendon, qui éduqueront Bradley et compenseront, si c’est possible, l’absence du père. Curieusement, c’est sa maman qui pousse son fils vers le cyclisme. Elle imagine, puisque son géniteur était coureur, qu’il a des prédispositions. "Tous les jeunes Anglais rêvent de jouer au foot, tente ta chance en vélo", lui dit-elle.

Chris Boardman venait de conquérir l’or en poursuite aux Jeux de Barcelone. Brad a douze ans, il tente sa chance sur la piste de Herne Hill, près d’Hyde Park où son père a couru dans les années septante et où sa mère l’emmenait humer l’air des réunions et meetings. Le président du club local pense d’abord à renvoyer chez lui ce garçon frêle avant d’entendre qu’il se nomme Wiggins, fils de Gary, ancien sociétaire du Archer Road Club L’écolage sera long et chaotique, mais en 1997 il mène le futur vainqueur du Tour à un premier succès.

A La Havane, Bradley Wiggins devient champion du monde de poursuite chez les juniors. Depuis peu, son père a repris contact avec lui. Alors qu’il a intégré l’équipe, il le revoit d’ailleurs trois années plus tard, en Australie. Gary est chômeur, vit seul, vaincu par l’alcool. Pourtant, il fait la leçon à son fils. "Avec lui à mes côtés, jamais je ne serais devenu coureur, dit celui-ci. Ses critiques étaient tellement dures qu’il me cassait mentalement."

Et comme pour lui faire plus mal encore, le père est pourtant absent quand le fils décroche la médaille de bronze olympique en poursuite par équipes aux Jeux de Sydney.

En 2002, Wiggins jr signe un contrat minimum pour débuter sa carrière professionnelle à la FDJ. Il épouse aussi son amour de jeunesse, Catherine, connue dans les sélections britanniques de jeunes. Ils ont deux enfants et vivent désormais dans une ferme de Wigan, au nord de l’Angleterre.

Chris Boardman le prend sous son aile, le discipline et en 2003, il devient champion du monde de poursuite, puis il gagne trois médailles, dont une d’or, aux Jeux d’Athènes.

"Je me suis dit, maintenant, je vais devenir millionnaire, croyait-il alors. Bye, bye, mes 1 500 livres par mois (1 750 euros) , mais la la réalité fut tout autre."

À Chorley, dans le Lancashire, il vit la nuit, flirte de plus en plus au quotidien avec l’alcool. Tous les jours, il attend l’ouverture en fin d’après-midi de son café de quartier, avale une douzaine de bières avant de rentrer saoul chez sa femme, enceinte. Ben naît en 2005, ce sera un premier déclic. "Je me souviens de cela avec effroi", souffle-t-il.

Il renoue le fil de sa carrière et, en 2008, il atteint l’apogée en enlevant trois titres mondiaux (poursuite individuelle, par équipes et américaine, avec Mark Cavendish) et deux olympiques (poursuite individuelle et par équipes).

"J’avais une femme, deux jeunes enfants et je n’avais pas un euro, je me suis dit, que puis-je faire pour gagner de l’argent, pour nourrir ma famille ?", rappelle "Wiggo". Ce sera tout pour la route et tout pour le Tour de France.

L’année 2008 avait débuté par un coup de fil venu d’Australie. Fin janvier, Gary, le père, avait été retrouvé dans une ruelle derrière un café, ensanglanté, le crâne défoncé. Il décédera quelques heures plus tard, sans avoir repris conscience. Quand on videra sa maison, on y retrouvera des cartes, des photos et une collection d’articles qui traitent des succès de Bradley.

Le fils décide d’assister aux funérailles, avant de changer d’avis en cours de route.

"Finalement, j’’étais presque heureux qu’il ait disparu, écrit-il. Ou au moins soulagé. Je savais qu’il n’y aurait pas plus de souffrance. J’avais du respect pour ce que mon père avait réalisé sur le vélo, mais, humainement, je ne l’aimais pas. Finalement, je n’ai jamais eu de père, quelqu’un auquel un enfant puisse s’identifier."

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