Cyclisme Jeté au sol sur l’Amstel qu’il a gagnée, il est forfait pour la Flèche et la Doyenne.

Dimanche soir, à l’arrière du podium protocolaire sur lequel il venait d’engloutir deux Amstel pour célébrer son quatrième succès sur l’épreuve néerlandaise, Philippe Gilbert avait, dans un instant fugace, abandonné son sourire pour un masque de douleur au moment où son frère Christian le félicitait d’une vigoureuse tape dans le dos. "Vas-y doucement, j’ai mal…"

Comme une fleur qui se referme au soir des beaux jours, le printemps du champion de Belgique s’est clos alors que l’on aurait tant souhaité continuer à en profiter. Auteur d’un doublé Tour des Flandres-Amstel Gold Race qui n’avait plus été réussi depuis près de quarante ans et atteste de son éclectisme, le Liégeois a quitté le Limbourg néerlandais sur une victoire à la Pyrrhus. Jeté au sol au bas de la descente humide et ombragée du Drielandenpunt, à 140 kilomètres de l’arrivée, Gilbert avait mis un long moment à reprendre ses esprits.

"Il est tombé à haute vitesse, racontait son directeur sportif Tom Steels, l’un des premiers à être arrivé sur les lieux. Lorsque je me suis accroupi à ses côtés, il était totalement sonné et un peu ailleurs, un peu comme un boxeur K. Mais il a doucement repris ses esprits avant de réenforucher sa machine. Je vous assure que pas plus de cinq coureurs dans le peloton ne seraient remontés sur le vélo après une telle chute. Mais Phil est un vrai battant. On dirait qu’il devient quelqu’un d’autre une fois en course (rires). Il lui a fallu quelques kilomètres avant de revenir totalement à lui mais dès qu’il est rentré au peloton, il est reparti au combat."

Quelque peu grimaçant au sortir de la traditionnelle conférence de presse du vainqueur où il avait éludé la question de ses ambitions pour la Flèche Wallonne en arguant qu’il ferait "un point sur ses douleurs au réveil lundi matin", l’Ardennais dû être emmené à l’hôpital dès dimanche soir pour une série d’examens.

"Lorsque je suis remonté sur mon vélo après ma chute, la douleur a disparu à mesure que les kilomètres avançaient mais elle s’est malheureusement réveillée après l’arrivée. Nous avons donc fait le choix, avec le médecin de l’équipe, d’aller contrôler cela."

Le diagnostic posé par les médecins évoque une contusion rénale qui contraint le champion de Belgique à une semaine de repos total après 24 heures d’observations en clinique où ses deux fils, Alexandre et Alan l’avaient rejoint lundi (notre photo). Un verdict synonyme de forfait pour la Flèche Wallonne et Liège-Bastogne-Liège. "C’est évidemment dommage d’être privé de ces deux courses d’autant que j’étais en grande condition, commentait celui qui avait déjà du faire l’impasse sur la dernière doyenne (lire ci-dessous). Ma blessure n’a heureusement rien de trop grave et, si tout se passe comme prévu, je devrais pouvoir être de retour sur le vélo dans quelques jours."

Un coup du sort qui ne peut tronquer le fantastique bilan de l’Ardennais, désormais deuxième du ranking World Tour, lauréat de deux grandes classiques mais aussi grand animateur de tout ce printemps.

"C’est sans conteste l’une des meilleures années de ma carrière. Quand je porte un regard sur ce que je viens d’accomplir, je suis vraiment heureux. Être compétitif tant sur les pavés que sur les classiques ardennaises et avoir aidé mon équipe à être la meilleure du monde, cela me procure une réelle satisfaction."

Si le Liégeois récupère de sa blessure comme prédit par le corps médical, il devrait faire son retour sur le prochain Tour d’Italie où il tentera d’épingler une quatrième étape. "Son programme de courses incluait la course au maillot car plusieurs arrivées devraient correspondre à son profil", concluait Tom Steels, son directeur sportif. Mais comme le Remoucastrien sait tout faire ou presque, on ne peut dire que l’ancien champion de Belgique s’avance dans une grande prédiction.


"Une capacité à repousser la douleur plus importante"

Yvan Van Mol, le médecin de Quick Step, est malgré tout un peu surpris par la victoire du Liégeois dans de telles conditions

Médecin de Quick Step Floors, Yvan Van Mol n’était pas à l’Amstel Gold Race, mais il a discuté depuis son hospitalisation avec Philippe Gilbert.

"C’était mon collègue Toon Cuyt qui était sur place et je dois dire qu’il a eu un excellent réflexe d’emmener Philippe faire des examens après la course qui ont décelé cette contusion rénale et l’hémorragie ", explique-t-il.

Présent dans les pelotons depuis plus de trente ans, il n’est pas surpris de voir un coureur chuter, poursuivre sa route et même gagner la course.

"Les sportifs en général et les cyclistes en particulier sont des durs au mal", dit-il. "Vous savez comme moi qu’il n’est pas rare de voir des coureurs finir une course avec une fracture, ou même qu’un trait de fracture ne soit décelé que quelques jours plus tard."

Lors des dernières éditions du Tour de France, Michael Matthews (en 2015) ou Sam Bennet (l’an passé) sont arrivés à Paris après avoir chuté lourdement en tout début d’épreuve et avoir traîné leur mal (fracture de côtes) durant les trois semaines suivantes.

"Gilbert a eu mal pendant le premier quart d’heure après sa chute, puis ça s’est transformé en gêne abdominale", explique le médecin. "Ce n’est qu’après la course qu’il a eu plus mal. Tant qu’il était dans la course, l’adrénaline, l’intensité de l’effort, les muscles chauds atténuaient la douleur. "

Philippe Gilbert a-t-il pris un risque en continuant ?

"Non, cela aurait été plus grave si l’enveloppe rénale avait été déchirée, mais ce n’était pas le cas", assure Yvan Van Mol qui n’est pas surpris de la réaction du Liégeois. "On connaît Philippe, c’est vraiment un dur au mal. Par exemple, plus il fait mauvais, meilleur il est. On sait qu’il a une capacité à repousser la douleur plus importante que la majorité des coureurs. Néanmoins, nous sommes surpris qu’il ait gagné avec cette blessure. Revoyez le sprint, vous verrez qu’il a éprouvé une difficulté à réagir au démarrage de Kwiatkowski, qu’il a perdu trois, quatre longueurs. Après, quand il a été lancé, c’était comme un train. "

Bien sûr, Van Mol aurait aimé voir le Wallon disputer les prochaines classiques ardennaises et surtout la Doyenne.

"Il va rater une bonne occasion, car on annonce du mauvais temps dimanche prochain", regrette-t-il. "Dans les trente derniers kilomètres, des coureurs plus explosifs que lui, auraient perdu une partie de leurs capacités à cause du froid et de la pluie. Sur un Liège pareil, Philippe avait encore sa chance."

© DR

Des classiques maudites

Depuis 2014, les classiques ardennaises n’ont plus souri à Philippe Gilbert.

Pour la deuxième fois de suite, Philippe Gilbert manquera Liège-Bastogne-Liège. Jusqu’alors, et depuis ses débuts chez les pros en 2003, il avait couru, à treize reprises consécutives, la Doyenne Les deux classiques ardennaises ne lui ont plus réussi depuis 2014.

L’année suivante, le Liégeois avait chuté lourdement à la Flèche wallonne, ce qui avait provoqué son abandon et l’avait contraint à se présenter, vraiment amoindri, au départ de Liège. Lâché dans Saint-Nicolas, il avait terminé 36e à Ans, loin d’Alejandro Valverde. "À ce niveau, tout manque se paie cash", témoignait-il. "Il faut vraiment être à 100 % pour pouvoir ambitionner un rôle sur une course aussi difficile."

C’est ce qui l’avait conduit à déclarer forfait, pour la première fois, il y a douze mois. Cette fois, c’est une fracture du majeur gauche qui avait suscité son renoncement. Quinze jours avant la Doyenne, à l’entraînement, près de Theux, avec son équipier d’alors Loïc Vliegen, Gilbert avait eu une violente bagarre avec deux automobilistes. On avait dû l’opérer et lui placer une plaque de titane et cinq vis.

Handicapé, Gilbert avait bien tenté sa chance à l’Amstel (81e), puis à la Flèche (91e), mais il avait dû se rendre à l’évidence.


Fête annulée dans La Redoute

Dans le clan des supporters de Philippe Gilbert, on oscille entre deux sentiments. "Il y a la joie de sa magnifique nouvelle victoire, mais la déception par rapport à sa blessure et son forfait pour les deux classiques ardennaises", raconte Christian, son grand frère. "Je suis déçu pour lui, pour tout son travail. Il me l’a encore dit : il se sentait capable de gagner Liège-Bastogne-Liège. Mais je ne suis pas surpris. Dimanche, quand je suis allé le féliciter et que je l’ai serré par la taille, il a fait la grimace, me disant qu’il crevait de mal… Nous avons réuni les membres du comité, ce lundi, par rapport à notre habituelle fête dans La Redoute, dans le cadre de Liège-Bastogne-Liège, et nous avons décidé de l’annuler. Cela fait deux ans que nous n’avons pas de chance pour cet événement, que nous organisons aussi pour pouvoir mettre sur pied nos courses pour jeunes. L’an passé, avec le forfait de Philippe et le mauvais temps, nous avions été en perte. Cette fois, Phil ne sera à nouveau pas en course, et on n’annonce également pas une très bonne météo, avec de la pluie. Nous allons donc l’annuler."